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Lettres de Madame de Sévigné (théâtre de poche)

Lettres de Madame de Sévigné (théâtre de poche)

À l’occasion du quatre-centième anniversaire de la naissance de Madame de Sévigné, le Théâtre de Poche-Montparnasse propose un spectacle très intelligent qui redonne chair à l’une des plus grandes voix de la littérature française. Conçu autour d’une sélection de lettres choisies et commentées par Sébastien Lapaque (historien philosophe, essayiste, très érudit en matière de théologie), le spectacle repose sur une formule simple : faire redécouvrir une œuvre - et une femme - que l’on croit connaître, mais que l’on lit finalement trop peu. Les lettres sont lues par une actrice gourmande autant qu’empreinte de préciosité nécessaire au rôle : Béatrice Agenin. Tour à tour spirituelle, tendre, ironique ou mélancolique, elle fait entendre une femme libre, passionnée par la vie et les évènements qu’elle décrit, dont la voix semble traverser les siècles sans perdre de sa fraîcheur.

Face à elle, Sébastien Lapaque joue le rôle du passeur. Ses interventions permettent de situer les lettres dans leur contexte historique et biographique sans jamais alourdir le rythme. L’équilibre entre lecture et commentaire est bien réussi : le spectateur découvre le Grand Siècle tout en restant au plus près de l’intimité de la Marquise.

Madame de Sévigné apparait non comme une figure scolaire figée, mais comme une femme d’une étonnante modernité. Son regard sur la société, son indépendance d’esprit, son humour parfois mordant et son extraordinaire sens de l’observation justifient pleinement le sous-titre de « féministe baroque » retenu par les créateurs du spectacle. Orpheline de père à 18 mois (son père a été tué par les Anglais au siège de La Rochelle) et de mère à 7 ans, elle a pourtant connu une enfance heureuse dans Le Marais (le quartier des anciens frondeurs) . Elle habitait Place des Vosges, autrefois place Royale.  Sa grand-mère, très pieuse et qui a d’ailleurs été canonisée, ne l’a pas envoyée au Couvent, mais lui a donné une éducation à l’image de celle d’un garçon.

Elle est donc devenue une femme savante (la pièce de Molière ne lui a jamais plu, peut-être parce qu’elle y voyait son portrait). Elle parle italien et espagnol, s'intéresse à la « médecine – douce -, pas celle des médecins qui parlaient latin et ne savaient utiliser que la purge et la saignée. Une Précieuse, certes, mais surtout une femme douée et libre !

Veuve à 25 ans, elle refuse de se remarier justement pour rester libre  !

En fait, Madame de Sévigné avait tout d’une blogueuse : ses lettres qui chroniquent les petits et grands évènements de la Cour du roi Soleil, ont été assez vite recopiées et diffusées dans les Cours Européennes (aujourd’hui ce serait l’équivalent du scan et de la publication internet).

Son avis comptait donc et quand elle étrille le jeune Racine au profit du « vieil ami Corneille », c’est une très mauvaise publicité qu’elle fait à un auteur qu’elle n’aimait pas.

Voilà une petite anecdote que Sébastien Lapaque nous éclaire ensuite :

« Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde ; il était d’une force à faire trembler les courtisans, et jamais prédicateur évangélique n’a prêché si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes… »

Ces prêches avaient lieu dans l’église Saint-Paul-Saint Louis, dans le Marais, où l’on se pressait tellement qu’il fallait envoyer une servante la nuit pour retenir sa place. Les sermons, prononcés par Bourdaloue qui gardait les yeux fermés, pouvaient durer des heures. Les dames possédaient donc des vases d’aisance qu’elles glissaient sous leurs robes pour soulager leurs vessies. Ces vases, décorés de fleurs et qu’on retrouve encore dans des salles des ventes, s’appellent des "Bourdaloue' !!!

La Marquise raconte aussi comment une dame de la Cour a été jetée nue dans la mer à Dieppe devant toute la société parce que c’était de cette façon qu’on pensait guérir de la rage. Cette dame, dont se moque la Marquise, en a été mortifiée.  La Marquise était parfois cruelle, mais il faut dire aussi que la Cour du Roi était remplie d’égos tout à fait ridicules.

Elle raconte comment une jolie et jeune dame a fait un mariage d’intérêt avec un aristocrate titré et comment cette dame revendique de pouvoir s’asseoir sur le « divin tabouret », seul moyen d’éviter la torture des longues stations debout, tabouret dévolu selon le rang à quelques "happy fews" de la Cour.

Ce spectacle, comme beaucoup de spectacles donnés au Théâtre de Poche, ne vaut pas pour les mises en scènes spectaculaires (le théâtre offre de trop petites salles), mais pour la beauté du texte, servi par des comédiens hors pair. Beatrice Agenin est sociétaire de la Comédie française.

On est si porté par la splendeur de la langue et par la drôlerie des lettres, le piquant du style, la vivacité d’esprit de Madame de Sévigné, qu’on s’y croit vraiment. Le Grand Siècle vu par une chroniqueuse de talent, et par la lorgnette d’une impertinente observatrice, c’est un délice !

 

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