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Une histoire d'amour et de violence (Olivier Bourdeaut, Ed Gallimard 2026)

Une histoire d'amour et de violence (Olivier Bourdeaut, Ed Gallimard 2026)

Le livre s’ouvre sur un moment paradoxal : le jour de l’enterrement de son père, Olivier Bourdeaut est étonné de recevoir beaucoup de félicitations pour son roman « En attendant Bojangles » qui a été un immense succès de librairie. Cette scène étrange devient le point de départ d’une réflexion sur la mémoire, la filiation et la violence familiale. Car, derrière la réussite littéraire se cache en réalité une enfance marquée par la peur, les coups et une relation traumatisante avec un père autoritaire, violent et surtout destructeur. Un père qui se complaisait à faire souffrir sa famille, à la priver de tout, à déchainer ses colères sadiques sur ses enfants et sa femme.

Pierre Bourdeaut, le père de l’auteur, était notaire à Nantes. Il n’y avait donc aucune raison de faire vivre à ses proches une radinerie qui finissait en spoliation. Il prétendait être ruiné par son divorce d’avec sa première femme. Et il ne tenait jamais ses promesses, afin d'apprendre à ses enfants à ne faire confiance à personne.

« Mon père s’arrachait les dents avec un couteau Laguiole. Pendant longtemps cette phrase devait être la première de ce livre. Mon père était un mystère. L’un de ses frères était dentiste et l’autre orthodontiste, il avait donc à disposition deux professionnels disposés à l’aider dans le domaine dentaire, à le soigner. »

Le récit revient d’abord sur l’enfance de l’auteur à Nantes. Le jeune Olivier grandit dans un environnement où la violence semble normale. Son père domine la famille par son caractère explosif, son comportement tyrannique, son intransigeance et sa perversité. Il aimait manifestement à faire souffrir, à humilier, à réduire les autres à de simples objets obéissants. Pourtant, le narrateur explique qu’il n’a longtemps jamais eu conscience d’être une victime. Pour lui, les humiliations, les cris et les coups faisaient simplement partie du quotidien.

« La punition immuable consiste à poser un genou à terre, puis le deuxième, à mettre mes mains derrière le dos et à tendre le visage pour recevoir la foudre. Et c’est tout ce cérémonial qui me démolit. Autant un aller-retour à la volée, c’est direct, spontané, ça chauffe les joues et c’est terminé. À genoux, j’en venais à être impatient que les gifles s’abattent, souvent des chiffres pairs, deux, quatre, six, huit, dix… »

Mais ce qui rend le récit puissant, c’est qu’Olivier évite tout pathos et adopte au contraire une écriture ironique, teintée d’humour noir, lui permettant de garder ses distances avec la cruauté des faits racontés.

« Dieu merci, Pierre [le père d’Olivier] veille à régenter ce foyer. Il fait de son mieux, il a engendré la partie dégénérée de la famille, ce n’est pas simple. Alors pour se venger il boit, il tape, il fume, il hurle, il enferme, il rabaisse, il humilie, il menace, il interdit, il punit cette famille qui lui refuse la vie qu’il mérite. Il est toujours épuisé, il ne dort pas, trop de tracas. Il est nerveux jour et nuit, il tente d’oublier tout ça en remplissant son verre de muscadet et de glaçons. Voilà une chose qui l’apaise, le bruit des glaçons. »

Car ce père boit comme un trou, fume comme un pompier, sans se soucier d’envoyer mégots et fumée dans la tête de ses enfants.

Au fil des pages, l’auteur raconte également sa propre évolution. Adolescent, il devient lui-même violent. Il répond aux coups par les coups et développe une colère intérieure qui menace de le détruire à son tour. Le livre décrit alors la manière dont la violence familiale se transmet d’une génération à l’autre. Olivier Bourdeaut prend conscience qu’il reproduit certains comportements de son père, comme si cet héritage lui collait à la peau. Cette prise de conscience devient essentielle lorsqu’il envisage à son tour de devenir père.

Aujourd’hui, explique-t-il, alors qu’il sort tout juste d’une profonde dépression, s’il écrit ce livre, c'est « pour tuer le fils que j’avais fini par devenir », un fils aigre et agressif, sadique lui aussi, se complaisant dans les humiliations et les violences. Son père lui a tellement répété qu’il était un raté qu’Olivier s’est appliqué, entre deux torgnoles, deux cuites et d’innombrables fumettes, à tout rater : sa scolarité, ses débuts professionnels, sa vie sentimentale et ses premiers textes, dont aucun éditeur ne voulait.

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre. »

Utiliser l’ironie dans un style fluide, vif et quasiment primesautier, fait encore plus ressortir la monstruosité de ce père. Olivier Bourdeaut refuse de le présenter sous les traits de Folcoche ou des Thénardier, il explique même qu’il a décidé, pour être libre, de lui pardonner et d’éprouver une sorte de compassion pour cet homme qui ne lui a appris que du négatif et qui a bien failli le détruire complètement. Personnellement, je ne crois pas possible de pardonner à un être aussi haineux, aussi déterminé à vouloir le malheur de sa famille, aussi peu capable d’affection et d’humanité. Mais c’est probablement vrai qu’il est préférable non pas d’oublier, mais de se convaincre qu’on avait quelque chose en commun avec ce « père » plutôt que de consacrer sa vie à le détester.

« J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort. »

À travers cette histoire, Olivier Bourdeaut touche à quelque chose d’universel : la difficulté de comprendre ses parents, la peur de leur ressembler (surtout quand ils sont aussi sadiquement détraqués) et le besoin de trouver sa propre place. Le livre interroge la possibilité de se reconstruire après une enfance martyrisée. Peut-on vraiment échapper à ce que l’on a reçu ? Peut-on aimer quelqu’un qui nous a fait tellement souffrir ?

L’écriture devient alors un moyen de transformer l’héritage reçu.

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