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Les pieds froids de Francesca Melandri (Gallimard 2026)

Les pieds froids de Francesca Melandri (Gallimard 2026)

L’écrivaine italienne Francesca Melandri est déjà bien connue en France par les traductions de ses principaux ouvrages : « Eva dort »(Prix Strega)  chroniqué ICI , « Tous sauf moi » et « Plus haut que la mer ». Elle y met en scène des personnages, réels ou fictifs, impliqués dans des évènements emblématiques de l’Italie contemporaine, et plus largement de notre destin européen. C’est le cas pour « Tous sauf moi » sur le passé colonial africain de l’Italie, ou « Eva dort » qui montre comment des hommes résolus à faire la paix ont réussi à réconcilier les communautés italienne et germanique dans le Sud-Tyrol.

Dans « Les pieds froids », elle s’adresse directement à son père, Franco Melandri, survivant de la Seconde Guerre mondiale, après la désastreuse campagne menée en Union Soviétique par son unité d’« Alpini » (les Chasseurs Alpins italiens) envoyés par Mussolini en soutien à l’armée nazie. Il en revient au cours de la « retraite de Russie », en ayant sauvé les soldats de sa section, dans d’effroyables conditions de froid et de dénuement. Seules des paires de bottes de feutre russes, les fameuses « valenki », trouvées miraculeusement dans un hangar abandonné, leur permettent d’éviter « les pieds froids ». Or ces terres d’abord envahies par les agresseurs nazis puis reprises par l’armée soviétique étaient en réalité ukrainiennes. C’est l’amorce du récit de Francesca Melandri qui entrelace les souvenirs de son père et notre tragique actualité. Elle explore la vie de son père, auquel, comme ses sœurs, elle était très attachée et reconnaissante, car ce fut un père aimant pour ses filles. Ce père survivant qui a ensuite vécu longtemps puisqu’il est décédé il y a juste une douzaine d’années.

Mais le fil directeur de ce livre, présent dans pratiquement toutes les pages, se résume à un mot, un mot terrible : la GUERRE. La guerre qui revient nous percuter si violemment.

Qui était ce père ? Un jeune italien plutôt doué, séduisant, ayant fait des études, devenu journaliste et même écrivain. Mais : « Tu as bien été forcé de connaître la guerre. Ta génération n’a pas eu le luxe de croire comme la mienne qu’on pouvait nier la réalité de la guerre…La guerre était là, cette maudite guerre, que ça vous plaise ou non. Et non, ça ne vous plaisait pas. Alors qu’elle était là, comme depuis des milliers d’années. Alors que moi, il m’est impossible de comprendre qu’il y a la guerre, qu’elle existe vraiment. »

Ne pensez pas que Francesca Melandri ne cherche pas à comprendre. Son livre magnifique est une des plus puissantes réflexions sur la guerre russo-ukrainienne, le comportement des dictateurs tels que Vladimir Vladimirovitch Poutine, et l’héritage tragique du « mot qui commence par f.. » (« c’est nous qui avons offert au monde le mot qui commence par la lettre f ») et du communisme. « Heureusement que vous n’êtes plus là, papa. Toi, maman et Tante Maria Teresa. Aujourd’hui, je suis soulagée de savoir que vous êtes déjà « allés de l’avant » (l’expression de son père pour « mourir »), que vous avez échappé à cette nouvelle époque de fer. Qu’il vous a été épargné de voir le nouveau millénaire empêtré dans les lambeaux sanglants de votre vingtième siècle. »

Ce père avait lui-même écrit un récit de cette terrible « retraite de Russie », intitulé « Retour avec le fou », un livre qui fut peu lu en Italie. Lors d’un tir de char soviétique sur le refuge dans lequel il se trouvait avec ses hommes et des civils, un sergent est devenu fou quand il a vu mourir un nourrisson ans les bras de sa mère. D’où ce titre percutant.

Francesca Melandri aborde, dans cet attachement passionné à l’histoire familiale, la question de la vérité, dans la mémoire, les récits et les souvenirs, ou encore l’histoire officielle du moment. Où est la vérité ? Bien sûr, pas dans les « fake news », mais elle est bien difficile à déceler lorsqu’on appelle « Russie » les terres sanglantes d’Ukraine où la guerre est retournée lorsque l’on doit se débarrasser de tous les mensonges du communisme et des dictatures contemporaines.  Après avoir décrit les atrocités contemporaines au regard de celles de la Seconde Guerre mondiale, Francesca Melandri « rassure » son père : « Quoi qu’il en soit, papa, je veux te dire ceci : je sais que tu n’as pas participé à ces atrocités. Je le sais parce que je l’ai vérifié. Oui, j’ai fait mes propres recherches. »

Mais comment échapper à la propagande ? Voici ce qu’elle écrit après avoir lu l’article d’un expert italien qui trouve que l’on insiste trop sur la cruauté russe après le massacre de Boutcha, qui a révélé ce dont était capable l’armée de Poutine : « Je ne te cache pas, papa, qu’en lisant cet article, j'ai eu l’impression de regarder depuis le bord de notre présent vers l’abîme moral de ton vingtième siècle. J’en ai vu émaner la réverbération, une lumière noire dont je n’aurais jamais cru reconnaître à nouveau les lueurs-ici, maintenant. » Oui, une lumière noire.  Noire comme le hasard qui a permis à Franco Melandri de survivre : « Ce pur hasard, tu as passé ta vie à l’habiller de récits de « valenki » et de faux hurlements (la nuit, sur le front, les soldats italiens imitaient le hurlement des loups pour faire peur aux soldats soviétiques) et il ne t’est apparu que rarement dans sa nudité. Mais quand il est si dépouillé, sans aucune histoire cousue par-dessus, l’arbitraire du destin qui t’a permis de survivre est un soleil noir. »

Voici pour terminer un dialogue très touchant qui symbolise tout le livre :

« « Papa, tu as déjà tué à la guerre ? » t’ai-je demandé quand j’étais petite. Et toi, tu m’as répondu : « Oui, une fois quand j’avais faim, alors j’ai tiré sur un petit oiseau ». Et moi, je me suis blottie dans les bras de mon papa qui n’avait jamais tué personne-même si j’étais désolée pour l’oiseau.

   -« Papa, tu as déjà tué à la guerre ? » t’ai-je demandé quand j’étais adolescente. Et toi, tu m’as répondu : « Oui, une fois quand j’avais faim, alors j’ai tiré sur un petit oiseau ». Et moi, j’ai crié : « Je ne te crois pas ! » et puis j’ai couru m’enfermer dans ma chambre.

   - « Papa, tu as déjà tué à la guerre ? » t’ai-je demandé quand j’étais adulte. Et toi, tu m’as répondu : « Oui, une fois quand j’avais faim, alors j’ai tiré sur un petit oiseau ». Et moi, j’ai eu honte de ma question, et je t’ai donné le bras pour t’aider à monter une marche. »

On a déjà énormément écrit sur la Seconde Guerre mondiale et ça devient aussi le cas sur les guerres contemporaines. Mais ce livre porte un regard exceptionnellement profond, émouvant et lucide sur notre époque tragique.

Signé Lucien

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M
Quel récit bien construit et que tu as su nous transmettre grâce à ton talent pour la synthèse ! Cela résonne avec des récits , des émissions que nous avons écoutés ou vu en les complétant par cette parole qui est en fait un témoignage. L’Italie alliée en 14-18 combattant contre les autrichiens et devenue ennemie… Dursnt cette première guerre Mon grand-père combattait dans la montagne et entre les attaques, les soldats des deux camps s’échangeaient des vivres contre des cigarettes … Quand Mussolini est arrivé il est parti au Brésil travailler au charbon de bois ( tradition familiale: charbonniers ) puis en 1929!, la crise: il rentre et part en France rejoindre son beau-frère qui a pu échapper aux facistes qui arrivaient avec l’huile de ricin . On mettait un entonnoir dans la bouche de la personne et on lui faisait avaler cette huile qui liquidait la personne. Il a pris sa musette et a remonté l Italie jusqu’en France dans les montagnes par les bois . Mon grand-père l’a rejoint . Ils ont acheté une vieille péniche . On construit une “maison” m’a-t-il fièrement raconté . Il y a des photos : c était plutôt une grande cabane . Ils ont tendu des fils et mis des draps pour faire des pièces . Ils ont pu ainsi faire venir ma grand-tante et les deux filles , ma nona et mon père qui avait 5 ans ! Beaucoup d’hommes du village se sont ainsi retrouvés à Jeumont pour travailler dans les usines et c’est là où je suis née ! Un petit récit personnel mais qui fait un petit zoom sur un réalité partagées par beaucoup d’antifascistes .
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C
Oh merci pour cette belle histoire. Ça donne vraiment envie de la raconter. Tu as déjà pensé a l écrire complètement ? Je connaissais le coup de l huile de ricin. Nos familles ont eu des destins semblables. Merci de ce beau cadeau en commentaire