Mon ami Lucien a été très impressionné par cette auteure et nous livre ici ses impressions de lecture :
Voici un livre passionnant que j’étais impatient de découvrir et dont j’attendais beaucoup. Non seulement je n’ai pas été déçu, mais je l’ai lu avec enthousiasme et beaucoup d’émotion.
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Je dois vous avouer que j’ai une grande admiration pour Léa Ypi (prononcer « Upi »). Née en Albanie en 1979, Léa Ypi est professeure de théorie politique à la prestigieuse London School of Economics. Elle a été nommée parmi les intellectuels les plus importants au monde par le magazine Prospect en 2022. En 2026, elle est professeure invitée de la chaire « L’inventaire de l’Europe par les langues et la culture » du Collège de France. Dans sa brillante leçon inaugurale, elle y développe l’idée de socialisme moral.
J’avais lu un de ses premiers ouvrages : « Enfin libre », racontant son enfance dans l’Albanie communiste, jusqu’en 1980, puis post-communiste. Un passionnant itinéraire d’une petite fille, puis d’une jeune femme qui découvre la liberté en même temps que le monde des adultes. Ce qui fait dire à la professeure Léa Ypi : « Être libre, c’est aussi réfléchir à ce qui nous rend libres ».
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Que trouve-t-on dans « Indignités » ?
Tout d’abord les péripéties d’une investigation personnelle de l’autrice à la recherche des traces de sa grand-mère paternelle, Leman Ypi, dont elle découvre une photo prise en 1941, en lune de miel dans les Dolomites, alors que l’Albanie est sous domination italienne, qui plus est durant la Seconde Guerre mondiale ! Léa Ypi raconte ses recherches dans les archives officielles de la Sécurité de l’État de l’Albanie communiste, récemment ouvertes, sous conditions, aux chercheurs et aux familles. Elle lit des rapports austères de surveillance de sa famille, dont les rédacteurs portent des noms pittoresques : la tribune, chewing-gum blanc, vent de mars, etc…
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Elle se rend aussi à Salonique, « Salonique la magnifique » en français dans le texte, où sa grand-mère avait vécu durant sa jeunesse avec sa famille de notables albanais précédemment au service de l’empire ottoman (le grand-père paternel de Leman s’appelait Ibrahim Pacha).
À cette occasion, Lea Ypi nous livre le récit, à la troisième personne, de l’histoire de sa famille, depuis ses arrière-grands-parents au début du siècle dernier jusqu’aux persécutions de l’Albanie communiste sous la main de fer du tyran Enver Hoxha, an passant par les tragédies des deux guerres mondiales. Elle prend soin de fournir une liste des personnages pour que nous puissions nous y retrouver dans ces noms « exotiques », ainsi qu’une chronologie des évènements de la « grande histoire ».
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Enfin, au fil des pages, nous retrouvons la professeure Lea Ypi qui nous propose de passionnantes et puissantes réflexions issues du parcours de sa famille, mais aussi plus que jamais d’actualité.
La question de l’identité traverse tout ce parcours : voici une famille d’origine albanaise vivant à Constantinople, puis à Salonique, ville redevenue grecque seulement depuis 1912 et où cohabitaient Turcs, Grecs, Albanais, Bulgares, sans oublier une très importante communauté juive, qui disparaîtra durant la Seconde Guerre mondiale . Le médecin de famille, le docteur Elias Levy, n’y survivra pas. Ce docteur qui avait dit une fois à Leman : « Nous sommes tous humains. Mais elle (Leman) demeurait sceptique. Et alors ? songeait-elle. Il y a différentes façons d’être humain, différentes façons de vivre avec les autres. Si cette phrase à elle seule réglait tout, pourquoi existait-il tant de turpitude dans le monde ? »
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Autre question cruciale : pourquoi et comment des combattants de la démocratie, des idéalistes comme le mari de Leman, Asllan Ypi, fils d’un homme politique albanais, qu’elle rencontre dans les années 30 en Albanie, prêts à reconstruire leur pays après la libération des Allemands et des Italiens, assistent impuissants à l’instauration d’une dictature impitoyable ? Alors même que Asllan est un camarade de lycée de Enver Hoxha, qu’il a retrouvé étudiant à Paris puis en Albanie.
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Le portrait de Enver Hoxha et ses dialogues avec Asllan sont sidérants : ils se rencontrent à la terrasse d’un café et Enver Hoxha remarque « Le Contrat social » de Rousseau sur la table : « Cette volonté générale (en français) dont tu parles tout le temps, poursuivit-il en prononçant les mots français avec un accent albanais prononcé, c’est un mythe ». Puis : « il n’y a pas de volonté générale, mon vieux, juste la volonté d’un seul, et pour l’instant il porte une couronne ». Enver Hoxha reproche à Asllan d’être « trop gentil » : « La culture, le rôle des intellectuels dans le changement du monde, l’éducation. Comment peut-on espérer que l’éducation changerait quoi que ce soit dans un pays comme le nôtre, où à peine dix pour cent de la population sait lire ou écrire ? »
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C’est à la libération du pays, à laquelle participent d’ailleurs des membres des services secrets britanniques (Churchill s’intéressait beaucoup aux Balkans et soutenait Tito dans la Yougoslavie voisine), que le destin de la famille Ypi sera scellé. Un ami allemand rencontré à Salonique, un certain Gustav, qui est devenu nazi, propose à Leman de fuir le pays : « Les Alliés vont gagner. Pas vous. Les nouveaux aigles vous emporteront. -Les aigles ? Elle blêmit. -Je ne comprends pas. » Et, plus loin, Gustav insiste : « Nous ne sommes pas les seuls barbares » …. « Les agneaux deviendront des aigles, et ils feront ce que font les aigles quand ils ont faim ». Leman et Asllan choisiront de rester et Asllan sera condamné en 1947 à vingt ans d’emprisonnement et de travaux forcés au motif notamment de « collaboration » avec les services secrets britanniques !. Tous ses biens seront saisis, et son épouse Leman sera obligée de quitter Tirana pour vivre dans la misère à la campagne en élevant le père de Lea Ypi, né en 1943.
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Enfin, ce livre est avant tout un hommage à cette grand-mère Leman, qui n’a jamais perdu le sens de la dignité et de la responsabilité. « Il y a une chose dans l’esprit humain, dirait ma grand-mère, qui résiste à toutes les tentatives d’offense, de préjudice ou d’humiliation…Nous appelons cela la dignité. » Et Lea Ypi de s’interroger : « La dignité est-elle un lien qui dépend de la reconnaissance d’autrui, de l’accomplissement de nos engagements ? …Ou est-ce une qualité inhérente que nous possédons tout simplement parce que nous sommes qui nous sommes -sous l’autorité de notre libre arbitre et par conséquent exposés à l’erreur ? »
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Lea Ypi nous aide par ces puissantes réflexions à mieux nous comprendre et à mieux comprendre notre monde tragique, et nous rappelle que l’espoir ne disparaît jamais.