Ce livre est une sorte d’OVNI. Il m’a été conseillé par une amie que je remercie, je ne connaissais ni l’auteur, ni le thème et je me suis donc fiée à ce qui m’était « prescrit ». C’est bien de se laisser porter de temps en temps.
Lukas Bärfuss l’a écrit en 2022 et la traduction a été publiée 2 ans après.
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Voilà sa bio wiki : « Lukas Bärfuss, né le 30 décembre 1971 à Thoune, est un écrivain et dramaturge suisse de langue allemande. […] Il se retrouve sans domicile fixe à l'âge de 16 ans lorsque sa mère perd la maison familiale. Il exerce alors plusieurs métiers tels que tabaculteur, ferrailleur et jardinier. Après avoir obtenu sa maturité, il reprend une librairie et termine une formation de libraire. Il vit de sa plume à partir de 1997. »
Et justement ce livre commence par une expérience autobiographique. Le narrateur raconte qu’il a promené avec lui, sans l’ouvrir et pendant 25 ans, un carton à bananes, seul héritage de son père après son décès. On croit toujours que les Suisses sont pleins aux as parce qu’ils habitent sur des montagnes qui sont les coffres forts du monde, mais ce n’est pas toujours le cas. Le père de l’auteur est mort sans domicile fixe et couvert de dettes, à tel point que son fils a dû refuser son « héritage », ce qui est un acte symbolique fort, même s’il n’y avait que des dettes à éponger.
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« Mon père avait été le mouton noir de la famille et on ne voulait même pas avoir affaire à sa dépouille. Dans sa jeunesse, il avait fait quelques coups tordus, qui lui avaient valu un passage par Witzwil et Thorberg, des prisons qui, chez nous, s’appelaient encore des établissements pénitentiaires. »
Et souvent, dans les familles dysfonctionnelles, les problèmes ne touchent pas qu’un seul élément du puzzle : la mère de l’auteur était donc, elle aussi, à moitié folle, dispendieuse et insécurisante. « Elle se qualifiait elle-même de mère indigne, mais je ne lui en voulais pas ».
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La misère entraine les conflits, comme s’il ne suffisait pas d’être pauvre et qu’il fallait, en plus, être mesquin, coléreux, vicieux.
« Nous en revanche, nous vivions dans une bicoque puante sans chauffage et nous allions de catastrophe en catastrophe. Nous n’avions le sens ni des règles ni des traditions. Nos fêtes de famille étaient des champs de bataille. On se crêpait le chignon dès que l’occasion se présentait. Chez nous, tout tournait autour de l’amour ou de l’argent. De l’un, il y en avait plus qu’assez, en tout cas si l’on prend l’amour pour le désir, les amants et les maîtresses ; quant à l’autre, le manque en était incessant, pénible, voire mortel. »
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C’est tellement juste, mais ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas y trouver quelque chose de rassurant, à cause de l’humanité !!! Je connais une amie, qui vit avec un Suisse, riche et bien conforme celui-là, mais qui préfère à l’ennui de fêtes calvinistes avec de sa belle-famille, les cris et la pagaille de sa famille à elle, complètement dys !
Lukas, lui, n’a trouvé le salut que dans la fuite et je le comprends aussi. Il écrit dans un style brillantissime et c’est vraiment magnifique qu’il ait pu trouver sa voie dans l’écriture.
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Ce texte n’est pas un roman, et ce n’est pas un essai non plus. On suit le fil rouge de l’héritage et l’auteur nous emmène dans une méditation féroce et érudite sur l’héritage.
À la lumière de l’Ancien Testament, de Darwin, Claude Lévi-Strauss, Martine Segalen, Bourdieu, Foucault ou Georg Simmel, Bärfuss démonte l’obsession occidentale pour les origines et les généalogies. Pourquoi la famille est-elle érigée en lieu sacré de définition de l’individu ? Pourquoi nos sociétés sont-elles hantées par la transmission du sang, du nom, de la propriété privée ? L’auteur montre comment cette obsession reproduit les élites, légitime les inégalités et transforme la famille en « système le plus malade » de notre civilisation.
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« L’Origine des espèces est une lecture oppressante. Darwin décrit précisément la sélection. Il parle des pins, des parasites, des orchidées, des pinsons bien évidemment, et pourtant, à travers tous ces exemples, il ne décrit que son principe. Pour comble de malheur, son écriture est très claire, vivante, son corpus de données semble inépuisable, bref : le livre est convaincant. Et dans de larges portions, c’est un récit de guerre. La nature est tour à tour un champ de bataille, un cimetière, un abattoir et un bordel. La base de l’existence est la destruction de la vie par millions, c’est ainsi que les plus vaillants peuvent s’élever. »
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Bärfuss va plus loin. Car, au-delà des biens matériels, que faire des legs immatériels ? Bärfuss introduit la notion de « biens jacents » : océans, animaux sauvages, mais surtout les déchets – solides et atmosphériques – que nous léguons aux générations futures. Le carton du père n’est plus seulement un objet personnel ; il devient le symbole de ce que nous transmettons collectivement : pollution, dette écologique, destruction.
L’auteur interroge la notion d’« origine » à travers trois angles entrelacés : le récit scientifique, le récit anthropologique et le récit personnel. Il montre que chaque discipline, loin d’être neutre, impose une narration qui organise le chaos du vivant et du social, souvent au prix d’exclusions et de dominations. Par exemple, en présentant la nature comme un royaume où règne la « lutte pour la survie », Darwin a maintenu l’homme au sommet, confortant l’illusion d’un ordre dynastique. Or la nature n’a pas de roi.
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Lévi-Strauss, ensuite, est pris en exemple d’un autre enfermement narratif. Dans sa préface à Histoire de la famille (1986), il distingue « horizontalistes » et « verticalistes » et affirme que la famille repose sur une double contrainte : biologique et sociale. Sa phrase clé – « aucune société ne pourrait exister si les femmes ne bénéficiaient pas d’une protection masculine » – révèle, selon l’auteur, une projection patriarcale : la protection est déclarée « masculine » alors qu’elle est simplement humaine.
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L’auteur propose de transformer l’héritage privé en bien commun, sur plusieurs générations, comme la Norvège l’a fait avec son fonds pétrolier. Les biens communaux (alpages, atmosphère, océans) montrent que d’autres modèles existent. En conclusion, l’auteur plaide pour un changement de grammaire :
Il faut désormais penser en termes d’usage et de co-présence. La vie n’est pas une lignée ascendante mais un instant miraculeux. L’origine n’est pas un destin mais une construction. Nous pouvons renoncer à l’« héritage spirituel » toxique et inventer une autre histoire, collective, solidaire, responsable des déchets qu’elle laisse aux générations futures.
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