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L’éclaireur de Serguei Jirnov (avec JLRiva) Ed: Nimrod/Movie Planet 2022 Tallandier/Poche 2025

L’éclaireur de Serguei Jirnov (avec JLRiva)  Ed:  Nimrod/Movie Planet 2022     Tallandier/Poche 2025

Si vous suivez l’actualité internationale et son cortège de commentaires et réflexions géopolitiques sur les chaînes d’informations continues, vous aurez probablement fait la connaissance de Serguei Jirnov, présenté comme un ancien espion soviétique formé par le KGB avant l’effondrement de l’URSS. Ce Russe de belle prestance, dynamique et enjoué, parfaitement à l’aise dans les débats car parlant le français comme vous et moi, a entre autres, été l’un des deux premiers élèves soviétiques de l’ENA, au titre d’un cycle d’élèves internationaux, au début des années 90.

Un ami m’a prêté l’édition originale de son autobiographie, » L’éclaireur », publiée en 2022 et récemment sortie en livre de poche. Un long récit (plus de 500 pages), dans l’ordre chronologique, et sans « invention romanesque » particulière ; n’allais-je pas m’ennuyer ? Pas du tout ! Bien que l’on en connaisse le dénouement, non seulement cet ouvrage se lit comme un excellent polar, mais constitue une passionnante investigation historique et sociologique, de plus fourmillante d’anecdotes racontées avec finesse et humour. Je ne peux pas « dérouler » tout le parcours hors norme de ce personnage, je préfère vous livrer quelques points forts qui m’ont beaucoup marqué.

Tout d’abord Serguei Jirnov n’est pas « rentré en espionnage » sur un coup de tête, une forte déception ou un élan de révolte. Car « on ne rentre pas au KGB, c’est le KGB qui vous choisit ». En fait, le jeune Serguei, né en 1961, a connu une enfance heureuse. Son père, ingénieur, et sa mère, technicienne spécialisée, militante convaincue du parti communiste, travaillent à Zelenograd, une cité proche de Moscou réservée à « la fine fleur de l’intelligentsia scientifique et technique », chargée de développer l’industrie spatiale et militaire.

Les conditions de vie y sont bien au-dessus de la médiocrité soviétique ambiante, qu’il s’agisse des logements, du ravitaillement ou des équipements collectifs : écoles, crèches, santé. De plus, grâce aux relations de ses parents, le jeune Jirnov bénéficie presque chaque année de séjours d’été dans les montagnes du Caucase, d’où il acquiert une passion pour le ski et l’alpinisme qu’il entretiendra dans les Alpes en France.

Alors, que s’est-il passé ? Même s’il révèle un tempérament espiègle qui n’est pas toujours du goût de ses enseignants, il est très doué pour les études et montre un talent particulier pour les langues étrangères : il apprend l’anglais, puis le français, et même l’espagnol, et parle ces langues pratiquement sans accent.

C’est ce qui le fait remarquer par le KGB qui le recrute durant sa scolarité au prestigieux Institut Moscovite de Relations Internationales, le MGIMO.

Et voilà que dès 1980 apparaît un personnage clé du livre : « un petit homme en costume gris…avec un rictus crispé et le regard figé », un membre du KGB qui réprimande Jirnov pour une conversation téléphonique trop longue avec un Français durant les Jeux Olympiques de Moscou. Il croisera à nouveau plusieurs fois le dénommé Vladimir Poutine, qu’il présente comme un espion raté, dévoré d’ambition, et qui d’ailleurs cherchera à plusieurs reprises à l’éliminer, lorsqu’il se sera installé en France.

La longue période d’apprentissage de l’espionnage, au sein de la mystérieuse « École de la Forêt » près de Moscou, puis toutes les péripéties du « métier » d’espion infiltré forment un passionnant récit. Citons la leçon sur les espions étrangers :« Vous devez connaître vos ennemis ! clame notre colonel à la tribune. … Honneur tout d’abord aux Américains, les plus nombreux et les plus arrogants. Puis vient le tour des Britanniques, les inventeurs du renseignement et ses plus fins connaisseurs. Celui des Israéliens, les plus intrépides, qui ne reculent devant aucun obstacle supposé intraitable. Puis les Chinois, les plus énigmatiques et les plus insaisissables. Ensuite vient le tour des Allemands, les plus pragmatiques et les plus soucieux des formes. Enfin ce sont les Français, les plus cartésiens des romantiques, qui peuvent parfois faire des coups de folie ». J’avoue que j’adore cette définition nous concernant.

N’attendez pas de révélations sur l’ENA ou les élites françaises, qu’il juge d’ailleurs sévèrement : « les plus conformistes, bien évidemment, sont les énarques. L’esprit libre indépendant français est quasi inexistant dans cette caste. Le conformisme et la lâcheté sont des qualités clés pour faire un bon haut fonctionnaire. Ils ont peur d’être mal vus et de mettre en péril leur carrière ».

Par sa franchise, Jirnov se décrit aussi sans complaisance, car il n’est pas parfait : brillant, mais imbu de lui-même, homme de réseaux cherchant à fréquenter les grands de ce monde, très doué pour la communication, avec un côté hâbleur. C’est pourquoi, en conclusion, je me pose quelques questions :

- Tout ce qu’il raconte est-il vrai ? A priori tout est documenté et les personnages sont authentiques : non seulement les plus connus, Youri Andropov, le très doué patron du KGB, lucide sur l’état réel de son pays avant la perestroika de Gorbatchev, mais aussi un certain général Drozdov, patron de Jirnov qui en parle avec beaucoup de respect et d’attachement. Ceci étant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il a glissé dans son livre quelques épisodes inventés, à l’instar des « légendes » des espions.

- Quand a-t-il vraiment « rompu » avec le système communiste ? Il en décrit bien très tôt l’hypocrisie (les plus brillants « élèves » du KGB rêvent d’être en poste dans les pays occidentaux les plus riches, les USA en premier lieu !) mais il apparaît en même temps comme un cadre doté d’esprit d’initiative, ce qui est plutôt une qualité pour ses supérieurs et loyal. À aucun moment, il ne met en scène une « révélation » qui le ferait « basculer » dans le camp adverse.

- En définitive, serait-il encore un « agent double » ? Bon, vu ce qu’il raconte sur Poutine, d’abord comme agent maladroit et incompétent du KGB, puis comme dirigeant, on comprend que ce dernier ait eu envie de le « neutraliser » comme on dit. Jirnov, lui, se borne à déclarer : « Quoi que je réponde, on ne me croira pas ». Restons-en là…

Donnons-lui le dernier mot : « Pour ma part, j’ai compris et reconnu la principale leçon historique à retenir de tout cela, à savoir que notre travail était en fin de compte totalement inutile. Même si mon ancien collègue Poutine et ses copains du KGB ne voudront jamais admettre cette évidence. Pas plus que leurs homologues d’autres pays. »

Signé: mon ami Lucien

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