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Très brève théorie de l'enfer par Jerome Ferrari (Actes Sud 2026)

Très brève théorie de l'enfer par Jerome Ferrari (Actes Sud 2026)

Jérôme Ferrari, professeur de philosophie en classes préparatoires, nous a été révélé par le prix Goncourt obtenu en 2012 pour « Le sermon sur la chute de Rome ». Ce titre à consonance religieuse ne dévoile que partiellement le sujet d’un livre qui entremêle un récit piquant et désabusé de vacances en Corse et des extraits de ce sermon de Saint-Augustin. Extraits qui ne sont pas choisis par hasard. 

 

Ici, même procédé : une consonance religieuse dans le titre. De quel enfer s’agit-il ? Il pourrait à première vue s’agir tout simplement de la chaleur insupportable de Dubaï, où se déroule l’action (avant même les bombardements iraniens, étonnante coïncidence que la publication de ce livre juste après le déclenchement de cette guerre !). Voici ce que ressent un couple de médecins français recrutés par une clinique réputée : « Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles, mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. »

Mais l’enfer de ce livre réside en fait au cœur des relations et des rencontres entre les êtres humains. Dans son style à la fois poétique et grinçant, Jérôme Ferrari donne la parole au narrateur, un professeur nommé au lycée français de Dubaï. Il arrive avec sa femme, Nardjess, algérienne rencontrée dans un poste précédent et sa petite fille, Afsaneh. Tout en découvrant les conditions confortables de son séjour (un traitement bien supérieur à celui d’un enseignant du secondaire en France, un appartement de deux cents mètres carrés au dixième étage d’une tour), il prend conscience de l’absence de communications entre les « mondes » différents qui se côtoient dans cette ville inhumaine : «  Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi-mais dans son abjection-, celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puise l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique . » Il vit mal sa nouvelle situation, ainsi il culpabilise quand l’institutrice de l’école maternelle alerte le couple : « elle nous a dit sur un ton pincé que notre fille n’allait pas très bien, qu’elle se renfermait sur elle-même, se comportait de façon craintive et maniérée. » Il en fait des cauchemars nocturnes.

Que se passe-t-il ? Serait-ce la faute de leur employée Kaveesha, « dont Afsaneh ne comprenait pas la langue et qui lui fit d’abord peur avant qu’elle se mette à l’adorer » ?

C’est alors que le récit nous présente la vie de Kaveesha, originaire de « l’île des massacres de juillet noir, des tigres et des feuilles de thé (le Sri Lanka) ». Toute jeune, elle fuit une famille nombreuse qui ne l’aime pas et un mari qui ne lui offre aucune perspective de vie heureuse (« il trouva de moins en moins l’énergie de travailler et leur situation devint préoccupante »), malgré la naissance d’un fils. Et la voilà entre les mains d’une agence qui lui proposait, « dans un pays où régnait une abondance inimaginable, où tout était neuf et propre, où le travail ne manquait pas », de lui trouver « en échange d’une somme à prélever sur ses salaires à venir, un emploi, qui serait assuré avant même qu’elle prenne l’avion, et de lui obtenir un visa en toute légalité. » C’était en apparence la vérité, mais en fait « tout cela n’était que mensonge, un mensonge d’autant plus irrésistible et pernicieux qu’en émanait la douce lumière de la vérité ».

Après une trentaine d’années à trimer pour des employeurs presque tous malhonnêtes, méprisants, voire violents, elle rentre au service du narrateur et, petit à petit, trouve ses marques auprès de Nardjess, « une Arabe aux yeux très bleus qui utilisait avec sa fille une langue arabe plus étrange encore » et auprès de la petite Afsaneh. Mais un jour, elle apprend que son fils l’a frauduleusement dépossédée de la maison qu’elle avait fait construire au Sri Lanka grâce à ses revenus d’employée de maison. « À chaque étape du chantier, elle associait des visages d’enfants. Un petit garçon chilien pour les fondations, des jumelles malaises pour la maçonnerie, toute une fratrie italienne pour la charpente, une fillette anglaise pour la toiture. De l’installation de la plomberie et de l’électricité jusqu’aux dernières finitions, Kaveesha ne s’occupa plus que d’enfants français ». Tout cela pour rien, la voilà condamnée à trimer sans perspective d’un avenir meilleur. Au moment où Nardjess sombre dans la dépression. Kaveesha réalise alors   qu’ « elle devra se rendre à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d’autres enfants qu’elle ne verra pas grandir, d’autres jeunes femmes tristes qu’elle ne saura pas consoler, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. »

Et notre narrateur dans tout cela ? Il ne supporte plus la vie à Dubaï, « la profusion de ce confort matériel qui donnait à la morne succession des jours l’éclat d’un écrin étincelant dont le seul effet était d’en rendre l’ennui et la vacuité encore plus palpables ». Et sa vie sociale « se réduisait désormais à la fréquentation exclusive de Kaveesha, Afsaneh et Nardjess, qui devenait chaque jour plus lointaine et silencieuse. » Il est dévoré de mauvaise conscience. « Mais la mauvaise conscience ne vaut, au fond, guère mieux que la bonne  car elle permet seulement de faire, dans les affres délicieuses de la contrition, l’expérience réconfortante de la supériorité morale. » Il ne se sent plus à sa place et se découvre atteint du syndrome de l’imposteur.  Il reste définitivement fermé à « l’autre monde » de Dubaï : la seule personne avec qui il ait échangé, le jour de son arrivée, était un réfugié syrien à qui il avait demandé son chemin alors qu’il s’était égaré, en voiture, dans une immense zone industrielle perdue au milieu de nulle part.

Tout cela se terminera mal, par la solitude et le désarroi de tous les protagonistes de ce récit à la fois flamboyant et amer.

Signé Lucien

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