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Les enfants perdus de la République par Sonya Zadig (Ed Fayard 2025)

Les enfants perdus de la République par Sonya Zadig (Ed Fayard 2025)

Ils seraient entre 1500 et 2000 en France, mais ces chiffres sont totalement approximatifs. Ils constituent un impensé de la culture musulmane. Ils sont contraints à l’anonymat et à la dissimulation. Ce sont des citoyens en souffrance à qui personne ne vient en aide. Ce sont les apostats de l’islam.

Elle, l’autrice de cette enquête, c’est Sonya Zadig : elle est psychologue clinicienne-psychanalyste, linguiste et écrivain. Exilée de son pays natal (la Tunisie) depuis longtemps, elle s’est toujours réclamée du féminisme universaliste. Elle se bat avec acharnement pour le respect de la laïcité à la française, seule garante pour elle d’un possible bien vivre ensemble. Elle a écrit dans certains média qu’elle était juive/arabe, mais cela n’empêche pas qu’elle a vécu dans la culture musulmane, je dis bien la culture car elle dit, à juste titre, à mon avis, que l’islam est bien plus qu’une religion, c’est une culture, « un manuel du vivre ensemble, un lien social, une casuistique, en bref une vision du monde et une identité ». On pourrait en dire de même à propos du christianisme, mais ce n’est pas le propos ici.

Elle s’intéresse dans cet essai à une population complètement ignorée, tant elle représente un tabou, celles et ceux qui ont choisi de quitter l’islam. Mais puisqu’il s’agit d’une culture, on peut se demander ce que cette population a quitté au juste. Quitter une religion semble assez facile : il suffit de ne plus croire, mais quitter une identité, qu’est-ce que cela implique?.

Sonya Zadig a rencontré 243 femmes et hommes, pour la plupart nés en France, ou venant du Maghreb assez jeunes, tous conscients de la violence de leur religion et désireux de s’arracher à la soumission qui leur est demandée pour répondre aux standards comportementaux exigés. Jeunes dans leur grande majorité, plutôt des hommes, (153 hommes pour 90 femmes), majoritairement instruits (études supérieures, voire doctorats…) mais pas pour l’ensemble de l’échantillon, ils se retrouvent sur les réseaux sociaux cryptés (DISCORD etc). Ils ont des pseudos, ce qui n’empêche pas certains d’entre eux d’être de vraies stars dans leur groupe. Pour entrer complètement dans le « Cercle des Apostats », il faut réciter la Chahada à l’envers par exemple, c'est-à-dire déclarer qu’il n’y a pas qu’un seul Dieu et que Mahomet n’est nullement son prophète. Cette phrase est si sacrée que certains apostats n’arrivent pas à la prononcer à l’envers, c’est dire !

Sonya Zadig analyse plus précisément les témoignages de 32 apostats (17 hommes et 15 femmes) pour approcher peu à peu le cheminement qui conduit à l’apostasie. Ce passage ne va pas de soi, et il est douloureux, on s’en doute car :

« La croyance en un Dieu miséricordieux et un prophète « parfait » a été une fondation identitaire essentielle. Quitter l’islam, c’est quitter en même temps tout ce en quoi ils ont cru, absolument. […]La religion de paix et d’amour, ils y croient jusqu’à ce qu’ils n’y croient plus. »

« Les Apostats avancent des raisons précises pour leur mouvement de sortie : le statut de la femme, les injustices et les violences dont ils ont été des témoins oculaires ou victimes au sein de leur famille, les traumatismes nombreux dus aux djinns, au Sheitan, aux superstitions et la certitude de savoir que, quoi qu’ils fassent hormis « se faire sauter avec une ceinture d’explosifs », le Paradis d’Allah leur demeurera aussi inatteignable que la liberté qu’ils convoitent. »

La plupart des personnes interrogées sont passées par une phase de zèle religieux, phase qui représentait, en son temps, une voie de rédemption face aux manques affectifs familiaux et aux perspectives sociales défavorables. Puis viennent les traumatismes et les interrogations qu’ils entrainent devant le silence de dieu. Beaucoup d’entre eux se sont mis à lire le Coran, et ses Hadiths pour sortir de l’ignorance. Et là, impossible de ne pas y constater l’infériorité de la femme et l’asservissement de son corps. « Être un bon musulman, disent les imams, parfois à contre-cœur, c’est consentir à couper la main des voleurs, être un bon musulman, c’est frapper sa femme. ». Impossible de ne pas voir qu’il s’agit de prôner une clôture identitaire, « dans laquelle la figure de l’Autre qui n’est pas le même devient inquiétante voire angoissante. »

Une doctrine qui interdit de penser créé une dissonance cognitive avec les vérités scientifiques actuelles. C’est d’ailleurs une raison largement répandue de l’apostasie. Évidemment, il y a des erreurs dans le Coran, erreurs qui proviennent des faux savoirs répandus au VIIe siècle et repris dans le texte sacré dit anhistorique. Mais comme il faut tout admettre sans discussion, ceux qui s’interrogent y voient « la preuve « scientifique » irréfutable que le Coran est une création humaine ».

Sonya Zadig s’intéresse d’abord aux femmes, qui sont moins nombreuses à devenir apostates. Et elle rappelle le rôle des mères qui transmettent l’oppression, le trauma, la soumission, spécialement à leur fille, sans rupture de la culture archaïque, avec, dans certains cas, un fétichisme de la virginité bien antérieur à l’islam. Le maintien de la réputation familiale est parfois plus important que la crainte du châtiment divin. Les mères abusent de leur position dominante de mères, et le fait que les pères soient de plus en plus, en culture occidentale, démissionnaires, ne change rien.

« La transmission de la logique patriarcale se fait par les femmes et notamment par les mères qui ont la charge de l’honneur familial. Un des mécanismes du contrôle de la sexualité féminine dans la culture islamique passe par l’interdiction de tout commerce sexuel hors mariage et par l’injonction de virginité, qui est un marqueur de respectabilité ».

Dans un contexte qui interroge constamment les identités, de genre, de sexe, de race, de spiritualité, et d’histoire, l’apostasie pourrait devenir également une identité. A fort juste titre, Sonya Zadig affirme à nouveau que cela ne doit pas être, car ces identités sont enfermantes à nouveau et surtout essentialistes. L’apostasie est un passage et non un confinement identitaire.

Sujet passionnant et si dangereux à explorer !!!

« Les Apostats ont l’impression de prendre un risque absolu en quittant l’islam, et ils ont probablement raison : un islamiste inspiré par le djihad pourrait les assassiner. Mais, sur un plan psychique, ils prennent un risque d’un autre ordre, et tout aussi vital."  écrit la psychanalyste...

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