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Le cabanon jaune par Christelle Angano (Editions Rémanence, 2016) Demythifier les destinations de rêve

Le cabanon jaune par Christelle Angano (Editions Rémanence, 2016)   Demythifier les destinations de rêve

Voici un livre qui n’est pas tout récent (je dispose d’une réédition de 2021), ni très connu, mais qui m’a frappé par une thématique originale : l’intrigue se déroule dans trois lieux qui, chacun pour ses raisons propres, peuvent représenter des « destinations de rêve » pour voyageurs en recherche de dépaysement ou d’exotisme : le port de Honfleur, « perle » de la Normandie ultra-touristique, les îles Marquises en Polynésie Française, chantées par Jacques Brel, et enfin l’Irlande, toujours recherchée pour l’originalité de ses paysages et de ses habitants, malgré son climat rude.

Christelle Angano, professeure de français en collège, s’est lancée dans l’écriture en 2007, en « prêtant sa plume » à Nina Michel, survivante du camp de concentration de Dachau. Elle a par la suite produit une œuvre variée de récits et de poèmes, en continuant à explorer des thématiques historiques et sociétales : la transmission de la mémoire des déportations, mais aussi la lutte contre l’excision des femmes africaines (« Les fleurs du lac »). Elle vit en Normandie, région à laquelle elle est très attachée.

L’action du « Cabanon jaune » démarre à Honfleur, en 1993. À cette époque il existait encore une « micro-société » de pêcheurs et de gens modestes (je crains qu’ils ne soient en train de disparaître) qui fréquentait un bistrot populaire bien différent des « attrape-touriste » qui fleurissent autour du pittoresque « vieux bassin » de Honfleur : nous voici à « l’Embarcadère » : « Quand vous rentriez là-dedans, une odeur de fumée vous saisissait à la gorge. Cela sentait l’Amsterdamer et le tabac brun, la pomme et la sueur. Les visages étaient rougis par la chaleur et les verres qui s’enchaînaient. On picolait pas mal à l’Embarcadère, il fallait bien faire marcher la boutique. »

Cloé, une jeune femme qui fréquente ce bistrot parce que le patron et sa femme sont de proches amis de sa famille, cherche à comprendre pourquoi son père Jean, marin pêcheur confirmé, a disparu au large des côtes normandes, une nuit de temps calme. Elle se retrouve seule avec sa mère Marie, de plus en plus affaiblie par la vieillesse. Elle supporte de moins en moins l’atmosphère pesante de ce cercle restreint de proches. Décidément, elle étouffe à Honfleur.

Arrive un navigateur irlandais dans le port de Honfleur. Le beau Harold Sullivan, héritier d’une vieille famille de la région du port de Cobh, se désintéresse de la distillerie familiale et quitte son manoir pour un long périple. En effet « la rumeur lui prêtait bien une vahiné dans les îles de Pacifique et même une fille, mais on n’était sûr de rien. »

On croit tenir la trame d’un roman « à l’eau de rose ». La jeune Cloé rencontre le beau marin, un homme mûr, de 47 ans, « viril, un brin mystérieux, la barbe impeccablement mal rasée, argentée juste ce qu’il faut, les cheveux grisonnants, un peu longs. » Ils font connaissance, elle lui fait visiter la région, on dirait qu’ils s’apprivoisent mutuellement durant ses longues semaines de séjour.  Ils tombent amoureux, une idylle semble naître. Pourtant, il reste irrésistiblement attiré par la Polynésie, car il veut revoir cette vahiné, qui existe bien, et leur fille. Il soutient qu’il ne s’agit plus que d’amitié avec cette ex-bien aimée, il convainc Cloé de le rejoindre, il lui promet un séjour merveilleux.

Mais ce n’est pas le cas. Elle doit partager la vie de Poehina, la mère et Aiata, la fille, dans un cadre typiquement polynésien à Tahiti, au bord du lagon. Le comportement d’Harold devient ambigu, il lui arrive de la rudoyer ou de s’écarter d’elle. Quand il la presse de venir à une grande fête alors qu’elle aspire à un moment de tranquillité sur la plage, elle le voit tout autrement :

« Que dire de son maillot de bain, un short hawaïen, beaucoup trop large ? Il pensait faire jeune ; elle lui trouva l’air con. Ses jambes paraissaient encore plus arquées. Et maigres. Bref, il était ridicule, irrémédiablement. »

Surgit un dernier espoir : un séjour aux îles Marquises. Les premières impressions de Cloé sont à la hauteur de ses attentes : « Les falaises surplombaient l’océan. Des chutes d’eau étaient visibles du bateau. Et puis, avec ce sable noir qui tranchait avec le bleu profond de l’océan : ce tableau était un cadeau…Même les vagues roulaient au ralenti, épousant le rythme des cocotiers qui se balançaient nonchalamment dans le vent. Immédiatement, elle aima les Marquises, l’archipel rebelle. » Tout semble bien se passer. Harold révèle que son père y avait fini ses jours auprès d’une Marquisienne, une femme âgée qui leur fait bon accueil. Cloé « savait déjà que son petit séjour aux îles Marquises l’avait changée…Des regards profonds, une parenthèse dans le temps, lorsque celui-ci s’immobilise ».

Oui mais, de retour à Tahiti, « Cloé se sentait isolée. Malgré tous ses efforts, elle savait intuitivement que jamais, elle ne ferait partie du clan, de la tribu. Elle était trop loin. Son âme était restée quelque part, entre le port de Honfleur et une baie des Marquises ». De retour à Honfleur avec Harold, elle le suit en Irlande et elle comprend petit à petit que celui-ci va lui révéler les circonstances de la mort de son père. Je ne vous les dévoile pas, elles impliquent justement le patron du bistrot de Honfleur, un ancien pêcheur, en qui elle ne peut plus faire confiance. Elle refuse aussi de lier son destin à celui de Harold, malgré toute l’aide qu’il prétend pouvoir lui apporter, car lui aussi reste trop ambigu et garde sa dose de mystère. Cloé n’a plus qu’une solution pour mener sa vie, se reconstruire après avoir fait le deuil de son père : fuir tous ces lieux, Honfleur et son ambiance lourde devenue insupportable, ces îles de rêve où elle n’a pas sa place et cette sombre Irlande, où elle a fini par découvrir les circonstances tragiques de la mort de son père.

J’ai apprécié ce récit, acide, parfois un peu embrouillé, car il s’agit de l’émancipation d’une jeune femme qui trouve son chemin en sachant échapper aux mythes et aux tentations. Les « lieux de rêve » y tiennent une place symbolique mais aucun d’entre eux, même les Marquises, pourtant merveilleusement décrites, ne peut la retenir.

Signé Lucien

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M
Je rectifie citation du Bellay …. Vivre entre ses parents le reste de son âge
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M
KESSEL : il n est pas nécessaire de découvrir le monde de traverser océan et jungle pour sentir le charme des nuées la sève des arbres le langage des rivières et des nuits dit Joseph Kessel qui a beaucoup voyagé oú justement “parce qu’il a beaucoup voyagé!” Et du Bellay: heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage et s’en est revenu plein d’usages et raison vivre entre ses parents jusqu’à la fin de ses jours … Le voyage est décevant si on le fantasme Le voyage c’est au delà des paysages la rencontre avec les hommes et les femmes qui au-delà des différents “folklores ” sont nos semblables : vivre et mourir aimer ses enfants travailler et se retrouver autour des repas s’il t a à manger se transmettre mémoires et récits …. chercher trouver l amour et vivre l amour quand cela est possible. Nos écrivains cités plus haut ont compris par le voyage que “tutto il mondo è paese !”
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C
merci beaucoup pour ces tres belles citations qui sonnent si juste