Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Cadre Noir par Alix de Saint André (Ed Gallimard 2026)

Cadre Noir par Alix de Saint André (Ed Gallimard 2026)

Alix de Saint-André a mené une carrière de grand reporter et journaliste, notamment au Figaro Magazine et chez Elle, mais aussi à Canal + (dans « Nulle part ailleurs »). Elle a écrit des livres pleins d’humour sur des sujets éclectiques. C’est le cas de « En avant route » (2010), sur son pèlerinage, à pied bien sûr, vers Saint-Jacques de Compostelle et de « L’Angoisse de la page folle » (2016) où elle relate son « expérience » du Baclofène. Vous vous rappelez ce médicament présenté comme un relaxant musculaire, qui a connu une éphémère célébrité comme un prétendu remède contre l’addiction à l’alcool ? Elle nous décrit des effets inattendus et beaucoup plus graves.

Fille du Colonel Jean Peitevin de Saint-André, Alix ne renie pas ses origines nobles, ni son éducation tout ce qu’il y a de plus catholique traditionnel chez les religieuses. Mais, avec son style direct, souriant et drôle, elle montre une personnalité originale et indépendante, féministe aussi (on le verra dans le livre), sachant se moquer (gentiment) des traditions, avec une élégance bien française. Elle le dit dans une interview : « Toute ma vie, je m’en suis sortie par l’humour. Cela évite de se faire couper la tête ».

« Cadre Noir » est un hommage, à la fois léger, intime et émouvant, à son père, ce colonel formé à Saint-Cyr, passionné d’équitation, compétiteur dans l’équipe de dressage aux Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952, finalement promu Écuyer en Chef du Cadre Noir de Saumur de 1964 à 1972.

Le Cadre Noir, c’est la prestigieuse école française d’équitation d’instruction des gendarmes, puis des militaires, fondée sous Louis XV. C’est en 1822 que Louis XVIII en fixe le siège à Saumur. S’ensuit une longue période de rayonnement sous statut militaire, marquée notamment par l’élaboration de manuels d’équitation qui font encore référence. En 1945, le Cadre Noir est intégré à l’École d’Application de l’Arme Blindée Cavalerie (ABC).

Le père d’Alix (je l’appelle juste par son prénom, cela correspond bien au style détendu et complice de son livre, et à son allure de « vieille copine ») est donc un militaire dans l’âme, attaché à la tradition, rigoureux, toujours précis dans l’application des règles et dans la pratique du sport équestre. Et en même temps un passionné de sport, un peu artiste, et un esprit libre. Il revit dans ce livre à travers des anecdotes, des extraits de presse, des correspondances, autour de quelques temps forts : à commencer par un défilé devant la reine d’Angleterre Elizabeth II sur les Champs Élysées en mai 1972. Alix apprend le décès de la reine en septembre 2022, juste quand commence l’écriture de cet ouvrage ! « La reine avait une passion dévorante pour l’équitation sous toutes ses formes. Excellente cavalière, propriétaire d’une écurie de courses, folle de chevaux et de cavaliers - en uniforme de préférence- ». Lors de la représentation, « il avait plu des baignoires, des chats et des chiens, comme disent les Anglais » (cats and dogs). La reine écrit une lettre de félicitations à son père. Ce qui entraîne le passage à Saumur d’un personnage encore plus célèbre : le présentateur Léon Zitrone ! « A Saumur, l’arrivée de Léon Zitrone avait provoqué un embouteillage : la population n’en revenait pas de le voir, pour de vrai. »

Seulement voilà : nous sommes dans les « années Pompidou », il apparaît que l’équitation ne présente plus « d’utilité militaire » et les gouvernants, avec un « talent » incontestable pour édicter d’en haut des changements non concertés et particulièrement destructeurs (eh oui, déjà à l’époque, ça ne ‘est pas arrangé depuis !), décident de supprimer le statut militaire. Le Cadre Noir est menacé, il finit par être sauvé en passant sous tutelle civile (Jeunesse et Sports) au sein de l’École nationale d’Équitation, puis de l’institut français du Cheval et d’Équitation. Ulcéré, le Colonel de Saint-André ose réagir auprès d’un haut personnage, le Général de Boissieu, gendre du Général de Gaulle. Résultat, fin 1972 il est renvoyé, « viré », du jour au lendemain sans explication. Il écrit à de Boissieu : « Des autorités parallèles, des hiérarchies fictives et inexpertes sont mises en place progressivement qui, par des querelles et abus de pouvoir, feront déboucher ces splendides avenues (les voies des missions de l’éducation équestre) dans des carrefours inextricables et en des impasses en cul-de-sac dont on ne ressort jamais ». En public, bien sûr, un militaire se tait et obéit. Le Colonel de Saint-André s’en remettra, il montera à cheval pratiquement jusqu’à sa mort à 83 ans, et il apprendra le pilotage pour obtenir un brevet de pilote à 76 ans !

Alix recherche les causes de ce renvoi, dans un récit un peu décousu, mais toujours plein de verve, que j’ai beaucoup apprécié, même si je ne connais rien à l’art équestre. Elle en décrit les nombreuses figures, ainsi que les différentes tendances (mettant l’accent plutôt sur la régularité de l’allure du cheval ou plutôt sur le style et l’exhibition sportive). On aimerait avoir quelques courtes vidéos d’accompagnement de ses descriptions ! Comme toute sa famille et son entourage, elle est passionnée de cheval. Elle se lie d’amitié avec deux femmes, formées et encouragées par son père, les toutes premières Écuyères en Chef de cette caste masculine.

Voici enfin comment Alix évoque son père après sa mort en 1996 :

« J’étais son petit compagnon d’armes sur qui il s’appuyait pour échapper aux « fantassinades », aux lourdeurs de l’existence, à la gravité…Il m’aimait sans condition ; il était littéralement le premier homme de ma vie, sensible, sentimental et pudique.
Nos parents sont les seuls à nous aimer d’un amour inconditionnel garanti ; les miens en tout cas… Il m’avait transmis tout ce qu’il avait pu, une forme d’exigence belliqueuse, plus ou moins adaptée, une sensibilité au chant des oiseaux, aux « petites bêtises », aux chansons qui ne veulent rien dire, aux Estrangers et aux langues étrangères, au panache... Le passage de la mort, ça met les cheveux debout sur la tête et l’âme au bord des yeux. L’impensable d’un papa pas là. Après, on fait quoi ? Et comment ? Personne n’a de feuille de route pour l’état d’orpheline
 ».

Et pour les obsèques, que fait-on dans cette famille très catholique ?

« Dieu est moins con que les curés ». « J’ai cité sa formule aux prêtres qui étaient encore présents pour qu’ils ne la ramènent pas trop, les soupçonnant d’être les prescripteurs des suppositoires de catholicisme qu’il reprochait à ma mère de s’administrer-ou leurs stupides complices ».

Une belle liberté de ton qui rend ce livre si plaisant.

Signé: Lucien

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article