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A retardement de Franck Thilliez (Ed Fleuve Noir 2025)

A retardement de Franck Thilliez (Ed Fleuve Noir 2025)

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous présenter un « polar », le tout dernier livre de Franck Thilliez. Avec une trentaine d’ouvrages, cet auteur prolixe et doué figure parmi les plus connus des auteurs français du genre. Comme chez d’autres de ses collègues, son aspect avenant et sympathique contraste avec la noirceur de ses récits. Sans se complaire dans le « trash », il n’hésite pas à décrire dans le détail des scènes de meurtre particulièrement atroces. Puisque les « polars » ne sont pas ma tasse de thé, pourquoi vous présenter « A retardement » ?

Tout d’abord parce que j’avais découvert Frank Thilliez lors de l’épidémie de Covid. Son récit « Pandemia », publié en 2015, anticipait avec beaucoup de réalisme et de lucidité les conséquences d’une pandémie mortelle causée par un virus inconnu, avec notamment les excès du confinement. 
Ensuite parce qu’il fait partie des auteurs qui mènent des investigations sur des problématiques de la vie en société et de lieux particuliers, qu’il s’agisse de villes ou d’institutions. Justement, il aborde une question difficile : la folie dans ses manifestations criminelles et les questionnements de la psychiatrie. Il y décrit dans le détail une unité pour malades difficiles (UMD), fictive, après avoir cherché à connaître et comprendre les vraies UMD, comme il l’écrit lui-même dans la postface :
« Je ne pouvais écrire ce livre qu’à une condition : comprendre ce qu’était réellement une unité pour malades difficiles. En effleurer les murs, en humer l’atmosphère, ressentir heure par heure le quotidien des soignants et des patients confrontés à la maladie mentale. Me rendre compte par moi-même si le fantasme que nous avons de ce genre d’endroits, si ce que nous montrent les reportages à sensation-un lieu de hurlements, de punition et de violence pure-correspond à la réalité ou non. »

Je salue cette démarche exemplaire, qui bien entendu aboutit à une réponse bien plus complexe que des descriptions simplistes. Dès les premières pages, Franck Thilliez nous fait rentrer dans l’UMD dite du Chambly où s’affaire une équipe chargée d « ‘accueillir » un nouveau patient. Délirant, sans papiers, inapte à la garde à vue, celui-ci a poussé sans raison un passager sur les rails du RER et prétend « fuir des vers ». Voici donc les infirmiers, parmi lesquels un ancien expérimenté qui en a vu d’autres (« un roc » surnommé Popeye) et une jeune psychiatre, Eléonore Hourdel, pleinement impliquée dans son métier et dans la recherche de compréhension des patients par le dialogue. Ce n’est pas facile. Les précautions de sécurité sont telles qu’il faut éviter de les approcher avec un stylo, celui-ci peut devenir une arme entre leurs mains ! Elle note dans un carnet ses observations de la journée et pense de façon obsédante à ses patients presque nuit et jour.

Franck Thilliez aborde à cette occasion un sujet plus « classique » : celui des relations entre policiers, juges et experts notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer l’état mental et le degré de responsabilité d’un criminel : « La prison ou l’hôpital. C’était tout l’enjeu-et la difficulté – des expertises psychiatriques. Si le discernement était estimé comme juste altéré au moment des faits, l’auteur d’un crime était jugé pénalement responsable et finissait en détention. En cas d’abolition du discernement…on retenait l’irresponsabilité pénale ; avec obligation de soins dans une UMD pour une durée indéterminée. En définitive, on continuait à appliquer, au XXIe siècle, le principe antique et commun à toutes les sociétés de notre monde actuel : on ne juge pas les fous ».
Voici un échange entre un policier chargé de l’enquête sur un meurtre et la psychiatre :
 " - Nous, on s’emmerde à attraper les criminels et vous, vous faites tout pour qu’ils échappent à la justice. Ces gens-là tuent des innocents. Ils brisent des vies. ….
   - Quoi que vous en pensiez, ce n’est pas moi qui fais les lois, lieutenant. Vous croyez que ça m’amuse que les gens me crachent à la figure dès qu’ils me reconnaissent ? … Comment vous pouvez comprendre le psychisme de quelqu’un et le questionner sur sa vie si vous n’établissez pas de contact ni de relation de confiance avec lui ? C’est mon job de faire ça, de nouer un lien pour mieux comprendre. Je ne suis qu’une psychiatre qui essaie de mettre les bonnes personnes dans les bonnes cases, à savoir les criminels sains d’esprit dans les prisons et les malades mentaux dans les hôpitaux. 
    -J’espère que vous êtes une bonne psy alors. Parce qu’il est tellement facile de faire l’inverse. Les prisons regorgent de malades mentaux. »

Je ne vais pas vous décrire la trame de ce récit plein de rebondissements. Franck Thilliez sait semer, épisode après épisode, des indices qui nous permettent de rapprocher des situations et des personnages qui à l’origine n’ont rien de commun, et d’anticiper le dénouement de ces énigmes. Il met en scène un personnage récurrent de ses polars : le lieutenant Sharko (avec un « h » !) et son équipe, mais il sait aussi faire un portrait approfondi, plein de finesse psychologique, des criminels, ou suspectés comme tels, ainsi que de la psychiatre Eleonore Hourdel. Les dialogues avec les malades sont percutants. La voici avec le criminel qui « voit des vers » partout et qui prend connaissance de ses examens médicaux :

«-  Examens de merde. Les vers…pas détectables par les recherches classiques…Je veux des radios. Je veux voir mes intestins. Je devrais aller voir moi-même, avec mes mains, si vous ne voulez pas m’aider.

On n’exige pas ici, monsieur. On ne profère pas de menaces non plus. Ça veut dire quoi, avec mes mains ? Que vous comptez vous ouvrir le ventre ?
Il ne répondit pas ».

Au fil des pages de cette fiction bien écrite et bien menée, nous apprenons des faits réels, dans les comportements, les méthodes d’investigation et de diagnostic de ces professions difficiles, et sur des lieux qui existent bel et bien : c’est le cas de l’espace muséal « Art et déchirure » de l’hôpital psychiatrique de Sotteville-les-Rouen (officiellement appelé « CHS   du Rouvray ») qui expose au public « l’art brut » de patients. Car il est aussi question d’artistes fous.


Sans nous imposer une opinion définitive, Franck Thilliez nous fait mieux appréhender la vie quotidienne très difficile, pour tous, patients, comme soignants, au sein d’une UMD.
Non seulement il nous livre un polar réussi suivant les critères du genre, mais il fait ainsi oeuvre utile contre les jugements sommaires et les préjugés.

 

 

 

Signé: Lucien

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M
Thème impressionnant au sujet duquel je n’avait jamais réfléchi . Merci de l’exposer. C’est difficile 😞 pour ceux qui se trouvent dans cette situation soignants et policiers et bien sûr l’inculpé que l’on ne sait dans quelle « case » placer. Un des derniers premiers ministres, Barnier, avait mis en priorité de ses projets . Bonne continuation cerisette ! Félicitations pour ce que tu fais tu es étonnante
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