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Réflexions sur la douleur en passant par Notre Dame (billet d'humeurn°4)

Réflexions sur la douleur en passant par Notre Dame (billet d'humeurn°4)

Tout le monde sait bien qu’un bobo peut facilement être « guéri », quand on est encore enfant, par un bisou de sa maman, et que toute douleur physique (ou même morale) est différemment perçue selon chacun.

J’ai eu envie de parler de la douleur dans ce post, parce que celle-ci m’accompagne assidument depuis ces dernières semaines, au point où je n’arrive plus à continuer mes lectures tranquillement.

Celles et ceux qui me suivent doivent me trouver bien absente, ce que je suis effectivement.

Je lis pourtant, mais je ne suis pas suffisamment libre de mes pensées pour pouvoir écrire sur mes lectures.

Voilà le produit de la douleur : elle nous change, nous pétrit, nous modèle, elle s’accroche à toutes nos pensées, elle est encore présente dans nos relations sociales, amicales, familiales, elle perturbe notre conception du monde, elle agite un chiffon rouge devant le moindre paysage, elle  masque le soleil. C’est comme un gros nuage qui nous suivrait partout.

Notre Dame à Paris, l'incendie :

Je suis passée hier devant Notre Dame de Paris, la cathédrale dédiée à Marie, la reine des sept douleurs et j’ai pensé à cet incendie, déjà décrit par Victor Hugo, bien avant qu’il ne se produise le 15 avril 2019 :

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. (...) Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. » (Notre Dame de Paris Victor Hugo 1831).

Comment comprendre un incendie, dans ce bâtiment de 1000 ans, sacré entre tous par les générations qui sont venues y prier, un incendie qui a failli coûter la vie à cette merveille transmise par les siècles, un incendie qui l’a laissée découverte, le ventre béant, pendant cinq ans, en attendant les secours ? Un incendie comme le feu qui attise la souffrance dans nos corps ? Un incendie comme métaphore de la souffrance du peuple de France ?

A moins que cet incendie ne soit que l’épisode final d’une bien longue maladie, une épreuve annonciatrice d’un autre ordre des choses, d’une renaissance possible, et d’une guérison ?

Mais de quelles souffrances souffre-t-elle, cette Dame des Douleurs ? Je ne parlerai pas du délabrement physique du bâtiment lui-même, dû à l’absence de soin pendant très longtemps, mais surtout à l’abandon de Notre Dame des douleurs, celle avec qui on souffre, celle qui nous représente, celle qui porte nos souffrances.

Notre Dame des Douleurs, qui est-elle ?

Charles Péguy dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1911) la décrivait ainsi :

« À celle qui est infiniment droite. Parce qu’aussi elle est infiniment penchée. À celle qui est infiniment joyeuse. Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse. Septante et sept fois septante fois douloureuse. À celle qui est infiniment touchante. Parce qu’aussi elle est infiniment touchée. »

Notre Dame, Marie, la Vierge, icône de la chrétienté, est aussi appelée « Mater Dolorosa », « La Reine de douleurs », « Notre Dame des sept douleurs », « Notre Dame de la Compassion », parce qu’elle aura, conformément aux prophéties, éprouvé, tout au long de sa vie, toutes les souffrances possibles de l’amour maternel.

À noter que son martyr n’est nullement relié à des souffrances physiques, mais essentiellement à des douleurs morales, qui vont de l’exil, à la perte au Temple, puis au Calvaire et à l’ensevelissement. Rien qui concernerait, pour en parler avec les réalités d’aujourd’hui la grossesse, l’enfantement, l’infertilité, la mort subite du nourrisson, et toutes les épreuves physiologiques de la féminité.

Notre Dame des douleurs a une fête qui remonte au XIIe siècle.

« Stabat mater dolorosa, Juxta crucem lacrimosa, Dum pendebat Filius. » (« Debout la mère pleine de douleur se tenait en larmes près de la croix »). Cette image est éternelle, tant de peintres, de sculpteurs, d’artistes l’ont montrée !!!! Titien, Van Gogh, El Greco, ont donné corps à cette figure de souffrance. Et se dessine aussi l’exceptionnelle sculpture de Michel-Ange, à laquelle tout le monde se réfère.

Les souffrances de Notre Dame des Douleurs sont, dans l’iconographie, subies par la mère, et par elle seule. C’est que le lien qui unit la mère et son enfant est de l’ordre de l’impensé, à la fois totalement organique et absolument spirituel. Et c’est en raison de ce lien, son amour viscéral auquel elle ne peut échapper, qu’elle souffre encore plus que si elle subissait les tortures infligées à son fils. Voilà pour l’image de Marie, elle-même.

Car au-delà de l’Histoire, au-delà du récit, la Reine de Douleurs souffre au nom de toute l’humanité. Elle porte, comme lorsqu’elle est sous la croix, les misères des vivants, la lourde peine qui leur est destinée. Elle est celle qui se désole du sort des hommes, si petits, si mesquins, si perdus dans la nuit et si isolés de la lumière.

Alors nous, les êtres humains souffrants, qui sommes-nous ? De qui, de quoi souffrons-nous ?

S’identifier à celle qui souffre à cause de l’humanité serait bien présomptueux car nous sommes probablement trop égoïstes et trop cruels pour avoir le cœur de la Reine de Douleurs. Alors en quoi les pleurs de Notre Dame nous consolent-ils ?

Peut-être que de nous savoir plaints, savoir que nous suscitons de la compassion, savoir que nos destins sont « accompagnés » par l’indulgence d’une mère, agit sur nos souffrances et les calme ? Au fond la Reine de Douleurs nous envoie un bisou sur nos bobos et nous aide à les supporter ?

Le jour s’est éteint sur la cathédrale, un soleil d’hiver a fui rapidement et je me suis pressée pour rentrer, avec ma douleur à moi, physique et morale, en me souvenant des vers d’Aragon….

Paris 42 (1942), « Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant. »

 

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P
Peut être que de nous savoir plaints, savoir que nous suscitons de la compassion, savoir que nos destins sont « accompagnés »......
Répondre
C
Effectivement c'est essentiel, et c'est bien ce que je voulais dire!!