Il m’a fallu un peu de temps pour écrire cette chronique, non pas pour l’écrire, mais pour me décider à l’écrire. Car le sujet est grave et bien des lecteurs vont le fuir. Il s’agit de la mort du père, la mort du père de l’auteur en 2023.
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On va donc commencer par l’auteur. Géorgui Gospodinov est bulgare, né au sud de Sofia, à 300 km de la capitale, en 1968, soit pendant la période du rideau de fer. Il avait la vingtaine à la chute du mur, on peut donc considérer qu’il appartient à la génération de la rupture. Il rencontre un succès phénoménal dès la fin des années 90, avec un titre traduit en plusieurs langues « Un Roman Naturel » où il raconte, à partir de son expérience personnelle, l’histoire douloureuse d’un homme qui se sépare de sa femme et…. de ses chats. Je le lirai, car j’imagine bien, après avoir lu « Le jardinier et la mort », le style de l’auteur, rempli de poésie et de fantaisie, évoquant les roses du jardin et les chats !!!
Gospodinov est tellement reconnu dans son pays et ailleurs qu’on l’a surnommé le Proust bulgare. La raison doit en être qu’il s’est toujours orienté vers l’auto-fiction, mais, je rassure mes lecteurs, ses phrases sont bien courtes que celles de notre immense génie national.
Dans ce livre, "Le Jardinier et la mort", Gospodinov, plein de mélancolie, ressuscite son père, un homme immense de taille, à qui on a refusé de réaliser son rêve, qui était d’intégrer une équipe de basket, seul moyen d’échapper à sa condition.
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Car, sous le socialisme, le travail ne payait guère, et, pour améliorer les fins de mois, cet homme tranquille s’est très vite lancé dans le jardinage. Avec d’incontestables succès dans les récoltes, mais de retentissants échecs, s’agissant de la vente de ses productions. À cette époque, les familles pauvres ne disposaient pas d’un logement décent et le jardin était un luxe intemporel, « orienté, par principe, contre la mort ».
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« C’est ainsi que s’est réalisé l’un des rêves bourgeois tardifs de mon père : avoir notre propre appartement, dans un immeuble, s’asseoir dans son fauteuil, prendre le journal et élever ses jambes sur le tabouret. Et lorsque, après toutes ces tribulations, ce rêve s’est enfin accompli, il a tenu le coup à peine trois ou quatre ans et a commencé à se plaindre qu’il manquait d’air ici, qu’il voulait sortir dans le jardin, sauf qu’il n’y en avait pas. Et il est retourné au village, s’occuper de son vieux père qui ne cessait de travailler au jardin. »
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Et c’est grâce au jardin que le temps recule, que l’auteur nous fait entrer dans les cycles de la vie, les saisons qui amènent à planter, bêcher, tailler, sarcler, biner, cueillir, dans une attitude humble et précautionneuse, penchée sur la terre qui permet les germinations et les épanouissements des fleurs et des fruits. Le père et son chien resteront au jardin jusqu’à la fin, pratiquement. Et d’ailleurs, dans le carnet intime du père, Guéorgui ne trouvera que des mentions relatives au jardin.
« On pourrait fort bien le nommer Journal du jardinier. Il a pris des notes pour chacun des jours où il a travaillé dans le jardin, ce qu’il a planté et quand, les moments où il a traité, arrosé… Il l’a consigné dans un but purement pratique, me dis-je, pour ne pas oublier et surveiller les jours où il devrait de nouveau arroser, le temps écoulé depuis la dernière pulvérisation, le dernier bêchage et ainsi de suite. Le journal commence en février, tout simplement parce qu’en janvier, il n’y a pas de travail au jardin.
17.02. — ai semé 20 godets de fèves. Ai aussi semé 1 kg d’oignons grelots et 1 paquet d’épinards et de persil. »
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J’ai beaucoup aimé aussi le rôle du chien. On ne dira jamais assez combien les animaux domestiques nous sont indispensables, surtout peut -être pour nous accompagner avec l’âge et la maladie.
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« Comment annonce-t-on à un chien que son maître n’est plus ? […]Le chien, jusqu’au dernier moment, refuse d’accepter la mort de son maître. Il est aussi le dernier à l’oublier, comme nous l’enseigne l’Odyssée d’Homère. La seule créature qui reconnaît immédiatement le héros après vingt ans d’absence, sans avoir besoin de preuve, est le chien d’Ulysse, rachitique et épuisé, attendant jusqu’à la fin, n’ayant la force que de remuer la queue : j’ai attendu ton retour, je n’ai pas bougé d’ici, maintenant je peux mourir. »
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Enfin, ce livre dans lequel l’auteur rapporte toutes les histoires racontées par son père, ces histoires un peu légendes, qui fondent le récit historique de la famille, est plein de notations philosophiques qui coulent de source, tant elles sont amenées de manière naturelle . On entend presque les larmes dans ces phrases :
« Pourquoi personne ne nous apprend que faire avec la mort des autres ?Pourquoi personne ne nous apprend comment on meurt, comment mourir, nous ? »
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Et cette remarque qui sonne tellement juste :
« J’ai honte du monde dans lequel mon père est en train de s’en aller. »
Ce n’est pas facile de parler de la mort d’un être cher, et c’est probablement encore plus difficile, s’agissant du père, car les pères sont, en général, et ce n’est pas le propre du monde socialiste de cette époque, toujours un peu absents.
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« Le père absent de l’époque socialiste. L’absence n’est-elle pas, en réalité, l’une des caractéristiques des pères dans toute la culture mondiale. Ils sont au front, ou dans les prisons, ou à la recherche de la toison d’or, ou en train de se vautrer avec des nymphes sur les îles ou d’affronter une tempête sur le chemin du retour, ou bien ils traînent dans les bistrots du monde, ou bien ils sont partis gagner de l’argent, ou, tout simplement, ils n’ont pas envie de rentrer… »
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La mère est une figure éternelle, elle préside aux naissances et tient bon dans les tempêtes, elle est au pied de la croix, elle ne quitte jamais le chevet de son enfant. Le père ne tient pas Jésus dans ses bras, il obéit à l’ange, il a l’air embarrassé. Au fond, le père est au jardin…
C’est un très beau livre, profond, poétique, avec de l’humour et surtout plein de tendresse.
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