/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_bd9225_farmont.jpg)
Je lis des livres d’auteurs dont je ne partage vraiment pas toutes les idées. Celui-là est écrit par ce qu’on appelait, de mon temps, un intellectuel de « gôôôôche », et qui est en fait un sociologue-journaliste qui « n’a trouvé sa place ni à l’université, ni à l’Assemblée nationale (comme collaborateur du groupe LFI pendant 2 ans) :il est devenu conjoint-collaborateur agricole, en reprise de l’exploitation familiale de maraichage biologique avec son mari et en partie rédacteur en chef de Frustration Magazine, dont il a cofondé la version papier en 2013. »(sic sur le site dudit journal).
De mon temps toujours, cela aurait pu tourner à l’ « hippy-isme », puisqu’il est reparti à la campagne, mais il continue la « militance » par ses écrits et essais.
Mais je lis des livres par curiosité et cette histoire m'intéressait.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_9bac12_photo-of-luigi-mangione-taken-by-the-p.png)
Saint Luigi, c’est l’analyse d’un phénomène, le phénomène Luigi Mangione, un jeune homme de 26 ans, qui a tué, le 4 décembre 2024, il y a moins d’un an, Brian Thompson, PDG, United HealthCare , la plus grande entreprise d’assurance santé aux USA (29 millions de cotisants). Brian Thompson se rendait ce jour-là, à l’assemblée générale de United HealthCare, à Manhattan, pour y célébrer les excellents résultats financiers de l’entreprise. Sur la scène du crime, les douilles retrouvées autour du cadavre comportaient des inscriptions : « Delay, Deny, Depose », faisant référence à un best-seller signé par un expert en assurance, Jay M. Feinman : Delay, Deny, Defend: Why Insurance Companies Don’t Pay Claims and What You Can Do About It (Retarder, refuser, défendre : Pourquoi les compagnies d’assurance ne remboursent pas les demandes et que pouvez-vous faire pour y remédier).
Le capitalisme médical américain a développé des stratégies visant à retarder la prise en charge des dépenses santé, à refuser les soins en fonction de critères opaques (antécédents médicaux, lieu de prise en charge situé en dehors du réseau conventionné par l’assurance, vices de procédure, etc.) et donc à ne pas tenir les promesses auxquels il s’est engagé auprès des souscripteurs. Autrement dit, il s’agit d’enrichir les actionnaires en faisant l’exact inverse de ce qu’il prétend faire : donner une couverture santé à ses assurés.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_bca314_gettyimages-2200351694-1038x741.jpg)
C’est donc un criminel que l’on recherche au soir du 4 décembre 2024. Mais voilà, à peine la nouvelle de l’assassinat connue, que le suspect en capuche devient immédiatement la coqueluche des réseaux sociaux. Malgré la violence de son geste, c’est lui que les Américains choisissent de soutenir, au point où un vaste mouvement de libération de la parole et de témoignages s’empare alors des réseaux et de la presse. On connaitra vite le profil du mis en cause (qui nie pourtant les faits). Et là, stupeur ! ce n’est pas un pauvre hère, ni un marginal, ni un exclu du système, bien au contraire. Américain d’origine italienne, il appartient à la classe aisée, il a fait de bonnes études dans une université prestigieuse, il est beau, « bodybuildé, l’air insouciant et ce qu’il montre de lui et de sa vie respirent une forme de naïveté et d’hédonisme ». Les citoyens américains n’hésitent pas à justifier son geste et des cagnottes circulent immédiatement, qui recueillent plein d’argent pour ses frais d’avocat.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_55fa7b_protest-for-luigi-mangione-outside-ny.png)
À partir de là, Nicolas Framont examine ce qui peut bien déclencher la violence dans un système capitaliste présenté comme le seul système économique. Le capitalisme est devenu incontestable, c’est l’économie à lui tout seul, il fonctionne tout seul, selon des mécaniques qui n’auraient pas de visage ni de responsables. Or, ce crime nous rappelle qu’il y a bien des êtres humains, des corps, des hommes qui actionnent les leviers et ceux-ci peuvent mourir. « La lutte des classes est une lutte des corps ».
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_6c3a4b_protest-gty-er-241223-1734983305668-hp.jpg)
Nicolas Framont explique, par exemple, que le budget de la France est voté de manière technocratique, et que personne ne semble remarquer les conséquences « physiques » des décisions prises. Probablement parce que la classe dominante, dit-il, n’aura pas à subir les effets délétères des politiques budgétaires de restrictions des services publics décidés. « La mort donnée par PowerPoint ne compte pas : ne sont des criminels que des gens qui ont appuyé sur la gâchette alors que l’on peut, par l’envoi d’un courriel contenant des directives, en votant une loi, en payant des commerciaux ou des consultants, faire bien plus de morts d’un seul coup. »
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_a424b9_1280.jpg)
Cependant, la guillotine se retourne parfois contre ceux qui la manipulent. Le cas des EHPAD, où la maltraitance envers les patients et l’intimidation à l’égard des salariés était une politique consciemment choisie et planifiée par la direction, n’a peut-être pas impacté les actionnaires, mais des personnes âgées dépendantes très aisées a ont été aussi maltraitées que les autres.
Nicolas Framont réfléchit alors sur la violence décomplexée de la classe dirigeante et il cite Edouard Philippe, s’étonnant de la crise des Gilets Jaunes :
« On ne sait jamais quand la dernière goutte… on ne sait jamais laquelle des gouttes est la dernière. Ça, on ne sait pas . […] Vous vous dites “au fond, même quand ça crispe, si on a un programme et qu’on considère que c’est bon pour le pays, faut y aller’”. Et donc on fait la taxe carbone […] car on considère que c’est une bonne idée… et on ne voit pas que ce qui est passé auparavant ne va pas passer et que cette mesure cristallise la colère. »
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_2eb794_la-belle-mere-de-pierre.jpg)
Ça passe, ça passe, et un beau jour ça ne passe plus !!!
« Le jeu électoral des pays capitalistes dits démocratiques ressemble de plus en plus à un pari joué d’avance : quoi que l’on choisisse, le même programme sera appliqué. Car c’est le seul permis par les classes dominantes ».
Et c’est comme cela qu’au Royaume-Uni, on a inventé ce qui était déjà connu ne France : « la fausse alternance. Un homme de gauche, a priori hostile à la marchandisation du monde, est élu, le peuple respire. Quelques mois plus tard, à la surprise générale (de moins en moins grande à force que ce pantomime se répète), l’homme de gauche s’avère appliquer un programme de droite. »
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_217186_dossier-13.jpg)
Or cela est possible parce que, dit Nicolas Framont, « celles et ceux à qui on sous-traite, en l’absence de stratégie d’action directe, la contestation sociale, politique et écologique, ont renoncé à quasi toute forme de violence ».
Il est donc indispensable, devant l’échec de toutes les négociations, de réfléchir à la violence, verbale, médiatique, économique, envers les biens etc…Il ne s’agit pas de promouvoir l’assassinat comme mode de contestation, mais d’envisager des moyens d’action assez puissants pour, justement, éviter des désordres et des chaos plus intenses.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_097abc_10-marinus-van-reymerswaele-les-collec.jpg)
« Prôner une certaine violence révolutionnaire doit forcément être doublé d’une forte réflexion sur ses limites. Savoir neutraliser ses adversaires sans recourir au meurtre doit évidemment en faire partie, mais aussi combattre les autres formes de violences sourdes qui s’exercent encore partout entre personnes engagées, telles que la violence verbale, le dénigrement, la brutalité dans les relations interpersonnelles ou encore l’exclusion. »
L’action sacrificielle de Luigi Mangione, non inscrite dans le cadre d’une organisation, d’un parti ou même d’une bande, est une version contemporaine de ce que Lénine nommait « l’aventurisme révolutionnaire », qui ne participe pas au mouvement émancipatoire collectif.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_25fd61_mv5bodc0othmogytzjnmos00mwywlwiwyjktzd.jpg)
« La solitude de Luigi Mangione apparaît comme une qualité. Un gage de sincérité, voire de pureté : dans sa solitude transparaît une certaine innocence. Celle de l’homme qui a observé le système de santé dans son coin, lu quelques livres puis, sans crier gare, est passé à l’action ». Luigi Mangione peut être considéré comme un saint, car il agit non pas pour lui-même, non pas au nom d’une idéologie, mais parce qu’il lui est insupportable de vivre heureux dans un monde de malheur et d’injustice.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_4109b5_photos-from-the-protest-outside-luigi.jpg)
Si cette action n’a rien changé à l’ordre du capitalisme de la santé, au moins, aura-t-elle eu l’effet bénéfique de dénoncer largement les pratiques criminelles des entreprises assurantielles.
/image%2F2174873%2F20250929%2Fob_818252_ges-bgywyaaylmp.jpg)