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In Violentia Veritas (Catherine Girard, Ed: Grasset 2025)

In Violentia Veritas (Catherine Girard,  Ed: Grasset 2025)

Ce livre est l’illustration de la sentence de Démocrite : « En réalité nous ne savons rien, car la vérité est au fond du puits. »

La Vérité est une divinité, mère de la Justice et de la Vertu, et, dans le tableau de Gérome (1896 au Musée de Moulins), elle est personnifiée par une femme nue tenant un martinet à la main pour châtier l’humanité.

Parce que la Vérité finit toujours par ressortir du puits, par un moyen ou un autre, et dans un temps plus ou moins long.

La véritable histoire dont il est question a peut-être pu être oubliée, parce qu'elle se déroule en 1941, à une époque plus que difficile pour la France alors occupée pour partie. Mais de cette situation politique, il n’est guère question dans ce livre tout entier consacré aux circonstances, à l’histoire et aux personnalités de chacun des protagonistes. Tout juste si on apprend que le château d’Escoire en Dordogne où les évènements ont eu lieu, avait été réquisitionné par les allemands, en partie seulement, contraignant les occupants à se retrancher dans une seule aile.

Henri Girard, c’est le père de Catherine Girard et il est décédé, à 70 ans, depuis 1987, soit il y a une petite quarantaine d’année. Henri Girard n’évoque certainement rien à la plupart d’entre nous.  En revanche, nous tiltons bien quand on évoque le nom de Georges Arnaud, l’auteur d’un roman rendu célèbre par un film « Le Salaire de la Peur », avec Yves Montand. Henri Girard alias Georges Arnaud avait 24 ans en 1941.

Dans ce grand château d’Escoire, vivent ou sont hébergés temporairement, le père d’Henri, sa tante donc la sœur de son père et la bonne. Au matin du 25 octobre 1941, Henri donne l’alerte auprès des gardiens du domaine : il vient de « découvrir » le meurtre horrible des trois personnes vivant au château. Lui-même n’aurait rien entendu, car il dormait dans une chambre très éloignée de la scène du crime.

Étant le seul survivant dans un château où personne d’autre ne pouvait entrer facilement, il est naturellement soupçonné. D’autant qu’il existe de nombreux indices concordants : les victimes ont été assassinées à coup de serpe, serpe qu’Henri avait justement empruntée les jours précédents au gardien. Il n’y a pas de traces d’effraction et toutes les portes étaient fermées, et enfin Henri affiche beaucoup de détachement pendant les premières constatations. Il n’existait pas à l’époque de traces d’ADN, et il était donc essentiel que l’auteur d’un crime avoue son forfait.

Ce qu’Henri ne fera jamais. Il est alors défendu par un avocat célèbre, Maurice Garçon, qui non seulement lui évitera la guillotine, mais réussira aussi à l’innocenter totalement. La vérité judiciaire se fiche de la vérité plausible.

Le triple crime n’aura donc jamais de coupable. Et c’est bien là que le mystère commence. La vérité s’agite dans le puits.

De nombreux journalistes, auteurs et biographes publient régulièrement, leurs analyses sur cette affaire. Parmi eux, il faut citer Philippe Jaenada , dans son livre « La Serpe », qui, après examen attentif de tous les détails, en conclut qu’effectivement Henri ne pouvait pas être coupable.

Henri est le seul héritier d’une fortune considérable qu’il dilapidera très rapidement avant de partir en Argentine, comme les anciens nazis, pour vivre une nouvelle vie. Il devient, d’après sa fille, issue d’un xième mariage (c’est un homme à femmes), un père modèle incroyablement doux, patient, dénué de toute violence, foncièrement généreux et empathique. Mais la vérité ne demandant qu’à sortir de sa relégation, c’est lui qui expliquera, en 1962, et dans la confidence avec sa fille, être bien l’auteur du carnage. Et c'est bien d'un massacre atroce dont il s'agit et donc d'une audace sans nom pour l'avouer à sa fille. Car tuer quelqu’un à coup de serpe n’est pas d’une simplicité angélique. Les blessures provoquées sont abominables parce que la mort n’est pas instantanée, on s’en doute.

Le projet de Catherine Girard, c’est d’analyser la généalogie, les racines profondes, et les motivations secrètes d’un tel acte de violence terrifiante. Car, c’est une chose de tuer son père (on peut être emporté par une colère, un ressentiment affreux, une pulsion...), mais cela en est une autre de tuer sa tante, une femme aimante et pleine d’admiration pour son neveu, puis de finir par la bonne, qui n’y est pour rien du tout.

Chaque fois que je lis, ou visionne, ou entends les raisons d’un crime, ou même de plusieurs, je suis complètement abasourdie par la complexité et les ténèbres de la psychologie humaine. Il est des crimes « explicables » (je n’écris pas excusables), mais il en d’autres parfaitement incongrus, sans liens avec une quelconque « rationalité », bref ce que l’on nomme des crimes gratuits qui me laissent dans une immense perplexité.

En l’occurrence dans le cas d’Henri Girard alias Georges Arnaud, il semblerait que le motif « économique » ne soit pas le seul (il a pourtant bénéficié d’une énorme fortune alors qu’il était en plein divorce et connaissait de grandes difficultés financières), mais qu’il y avait aussi une raison plus affective, les relations avec son père étant depuis toujours marquées par la violence…. Toutefois ce qui stupéfie le plus, c’est la seconde vie de cet homme, qui s’est transformé en militant pour l'indépendance algérienne et en écrivain doué (il écrit des polars...), sans compter son comportement de père exemplaire !!

Catherine Girard écrit avec beaucoup de talent, et son livre est un page turner, une enquête non pas policière mais familiale menée avec une rigueur implacable tout en restant vivante et pittoresque. Ses réflexions sur le sens de la vie, sur les relations entre les gens, et sur le destin des hommes viennent enrichir un récit qu’on ne peut qu’applaudir.

Quelques exemples :

« Si décevant que cela puisse paraître, si importante puisse être l’idée que l’on se fait de soi, quand nous disparaissons, le monde entier s’en fout. La vie poursuit sa course, le ressac des marées continue de scander son souffle, les oiseaux de chanter, les amants de s’aimer, et l’oubli d’ensevelir la mémoire des morts. L’outrageante amnésie nous réduit à ce « rien » majeur, essentiel, à cette extinction de conscience qu’on nomme néant, tant nous semble odieuse l’indifférence royale d’un monde qui fait comme si de rien n’était car le fait est : de rien il s’agit. Nous frappons du poing sur la table soudain vide de cette vie qui n’est plus. Nous voulons marquer le coup, nous le parons de décorum, de rituels ancestraux, nous louons des pleureuses dans les larmes desquelles nous noyons l’évidence : calée entre l’immensité qui la précède et celle qui la guette, notre vie fait une criante allégorie du zéro. D’où notre obsession pour en faire une éternité, une affaire d’importance, le désaveu de cette métaphore. Nous nous barricadons d’habitudes, garantes de l’ennui, lui-même ersatz d’éternité, jalons d’une vie tenue en laisse par notre peur sempiternelle du black-out éternel. »

Et encore :

« Je sais ce que c’est qu’une peur trop grande reçue trop tôt. Une peur qu’on vous injecte avec ses piqûres de rappel dont chacune est une overdose, tout au long de votre enfance. Une peur de bête marquée au fer chauffé à blanc de toute la force d’un adulte sur l’âme d’un enfant. Je sais la solitude incurable qu’elle génère. Enfin je sais l’impuissance de l’intelligence, de l’éducation, de la puissance elle-même contre les formes de folie qu’elle engendre. Voilà pourquoi, mieux que lui-même peut-être, je peux expliquer le drame de mon père. »

 

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