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Horcynus Orca de Fortunato Stefano D'Arrigo (Ed. Le Nouvel Attila traduction française de 2023)

Horcynus Orca de Fortunato Stefano D'Arrigo (Ed. Le Nouvel Attila traduction française de 2023)

Pour une fois, je vais innover, et parler d’un livre que je ne lirai jamais en entier. D’ailleurs, j'offrirais bien du champagne à celui ou celle qui me prouvera l’avoir lu en entier !!!! Je l’ai juste feuilleté, portée par ma curiosité devant un roman monstre de 1300 pages que son auteur a mis 25 ans à écrire et qui a demandé 15 ans aux traducteurs italien-français. Car ce roman est un phénomène à plus d’un titre.

L’auteur est sicilien, il a exercé comme critique d’art, et il était extrêmement cultivé. Dès les premières épreuves, les éditeurs ont bien jugé qu’il s’agissait là d’un chef-d'œuvre incomparable, un de ces livres qui marquent l’histoire de la littérature, en l’occurrence la littérature italienne. On l’a comparé à Ulysse de James Joyce (dont je n’ai jamais pu lire plus que les trois premières pages !!!). Et on l’a rapproché de Moby Dick, à cause du thème du monstre marin. Ou encore à Terremer d’Ursula K. Le Guin (jamais lu non plus, car je ne pige rien à la « fantasy »).

Stefano D’Arrigo (1919-1992) est lui-même déjà une énigme. Il débute avec une première version parue en 1960 et qui s’intitule "I giorni della fera " (Les jours de la fera) : « fera » est le nom sicilien du dauphin. Remarqué par Italo Calvino et Elio Vittorini, le texte final est « acheté » par Mondadori, qui fera preuve d’une patience exemplaire. Car l’auteur qui se donnait 15 jours pour retravailler son texte va mettre 15 ans à le finaliser. Pour cela, il va s’enterrer vivant, et s’acharner à travailler sans relâche, jusqu’au bord de la folie, remodelant son texte sans arrêt, et créant au passage une langue qui n’est ni du sicilien, ni de l’italien pur jus, mais une pittoresque invention d’un nouveau langage, à partir de racines latines et de vocabulaire populaire. Il n’est pas certain que tous les italiens puissent le comprendre d’ailleurs.

Andrea Camilleri, mon auteur fétiche, en fera de même avec ses mots mi-siciliens, mi-normands, mi-italiens, si savoureux à entendre dans sa tête. Je me souviens que des italiens m’avaient confié renoncer à le lire, à cause de ce faux dialecte qui ne leur parlait pas trop. Et quant aux siciliens, le sicilien n’est jamais la langue parlée par les autres autochtones, mais seulement par eux-mêmes et leur cercle rapproché. Ce sont les joies des dialectes que nous ne pouvons plus guère apprécier en France !!

Dans ce livre, on est bien au-delà des inventions plaisantes de Camilleri. D’Arrigo décortique la langue, plonge dans ses racines, dans ses sens les plus profonds pour nous restituer un vocabulaire qu’on pourrait comparer à celui de Rabelais, la gouaille en moins.

Exemple : « Il sole tramontò quattro volte sul suo viaggio e alla fine del quarto giorno, che era il quattro di ottobre del millenovecentoquarantatré, il marinaio nocchiero semplice della fu regia Marina 'Ndrja Cambrìa arrivò al paese delle Femmine, sui mari dello scill'e cariddi ».

Traduit comme suit : « Le soleil quatre fois se coucha sur son voyage et à la fin du quatrième jour, qui était le quatre octobre mille neuf cent quarante-trois, le marin, simple nautonier de feue la Marine Royale, ’Ndrja Cambría, arriva au pays des Femmes, sur les mers de Charybde et Scylla. »

Autre exemple : » Le loro discorso cadde sui ferribò, sui bei ferribò spariti, persi: e doveva fatalmente cadere sui ferribò, si trovavano ridotte à quel point, straviate terraterra, col cul sur la cofana ».

Traduit par : Leur conversation devait inévitablement tomber sur les beaux ferribòs disparus, perdus : et les ferribòs, parce qu'ils étaient là pour tout le monde, pour la perte de tout ici, ils se retrouvaient réduits à ce point, éloignés de la terre à terre, avec le cul sur le capot ».

Ce livre mérite qu’on félicite les traducteurs Monique Baccelli et Antonio Werli qui ont sué sang et eau pour proposer cette magnifique traduction.

On voit qu’ils ont choisi de laisser les mots inventés par l’auteur quand ils sont très « parlants »  et d’interpréter au plus près du texte pour le reste. Comme l’auteur le souhaitait, ils ont évité de présenter un glossaire ou d’ajouter des notes de bas de page. Il revient au lecteur de se laisser porter par la langue, avec toute son inventivité inclassable. C’est une vraie performance de traduction, et c’est pourquoi, à mon avis, ce livre est aussi intéressant. Il était réputé intraduisible et beaucoup d’éditeurs avaient décliné le projet. Bravo à ces orfèvres courageux donc !

J’en viens au sujet de ce roman. Il s’agit du retour à la maison d’un soldat démobilisé en 1943. Pour mémoire, les Américains, les Britanniques et les Canadiens ont débarqué en Sicile dans l’été 1943 et la Sicile est tombée d’autant plus facilement que la MAFIA n’était pas favorisée par Mussolini.

Donc ce jeune soldat traverse la Calabre et souhaite rejoindre Messine et sa ville natale. Son périple ne durera que quelques jours. (1300 pages quand même !).

Oui, mais voilà qu’un orque blessé hante le détroit et sème la terreur. Horcynus Orca….l’auteur a compliqué le nom, car le Y n’existe pas en italien.  Il s’agit d’Orcinus orca, le nom latin de l’ORQUE.

Messine c’est aussi Charybde et Scylla, le gouffre de Charybde d’un côté, la grotte de Scylla de l’autre. Et on pense aux voyages d’Ulysse, évidemment. Le détroit de Messine apparait dans le chant XII de l’ « Odyssée » d'Homère. Le texte est extrêmement érudit, sans qu’il n’y paraisse. Si on ne connait pas les références, il faut simplement se laisser porter et si on les repère, c’est jubilatoire.

Les critiques ont vu dans ce roman la tragédie de l’Italie, qui a perdu la guerre et dans le monstre blessé qui finira par pourrir sur la plage où il s’est échoué, le destin de l’Europe, ou de l’Italie, blessée et agonisante, où les traditions ont forcément disparu let où les valeurs se sont perdues avec la Seconde Guerre mondiale. Je ne pourrais de toute façon pas résumer ce livre quand bien même je l’aurais lu, c’est trop énorme, et cela n’aurait pas de sens.

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