C’est la fin de la saison théâtrale, et donc des représentations de cette « pièce », mais dès la rentrée je vous engage à courir prendre un billet pour voir ce spectacle.
Ce Viktor Kyrylov résume à lui seul le peuple ukrainien, avec sa capacité à faire face à l’abomination d’une guerre aussi cruelle qu’incompréhensible, son déchirement entre deux cultures (y a-t-il bien deux cultures d’ailleurs ?), sa créativité et sa force incroyable de résistance, son talent, sa jeunesse.
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_55370e_screenshot-2025-06-28-at-14-21-41-main.png)
Il n’a que 23 ans et cela fait 3 ans qu’il est arrivé en France, dont il ne parlait pas la langue. Aujourd’hui, à part un léger accent, il possède une maîtrise de notre langue incroyable puisqu’il a écrit son histoire et qu’il la joue dans la langue de Molière, qu’il qualifie lui-même de « belle langue ». Ce spectacle est autobiographique, mais il porte de nombreux messages universels qui finissent par cette question qui ne nous quitte jamais depuis le 24 février 2022 où les chars russes sont entrés en Ukraine : quelle est la raison de cette guerre fratricide ?
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_2354b7_plg-tdb-maintenant-je-n-ecris-plus-qu.jpg)
Viktor Kyrylov raconte sa vie depuis cette date fatidique. Né à Odessa d’une mère infirmière russophone et d’un père marin, il pensait avoir réalisé son rêve : devenir comédien. Pour cela il avait réussi à entrer dans la plus prestigieuse école de théâtre russe, le GITIS. Il vivait à Moscou depuis 3 ans, donc depuis ses 17 ans. Il y avait rencontré beaucoup d’amis et croyait pouvoir s’y installer pour toujours.
La guerre a questionné avant tout son héritage culturel. Tous les grands écrivains qu’il admirait sont de langue russe : Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tchekhov et tant d’autres. Il avait même dédaigné la langue ukrainienne, apprise à l’école et qui n’était pas sa langue maternelle. Mais avec ce conflit, il découvre que la plupart de ces grands écrivains viennent …d’Ukraine. Beaucoup de Français épris de culture universelle et eux aussi admiratifs de la grande littérature russe ont du mal à comprendre ce rejet du russe ; après tout, nos anciens peuples colonisés ne rejettent pas forcément notre langue. En écoutant Viktor Kyrylov, nous comprenons mieux ce déchirement et cette remise en cause.
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_85741e_plg-tdb-maintenant-je-n-ecris-plus-qu.jpg)
Et puis, avec les horribles exactions de l’armée russe, (Boutcha, le théâtre de Marioupol, les crimes de guerre, les viols etc..) les interrogations sont de plus en plus insistantes : Faut-il tout quitter pour aller au combat et défendre sa patrie ? Même s’il s’agit d’un devoir (une obligation d’ailleurs) car son pays est en guerre et qu’il a l’âge d’être un soldat, Viktor ne peut pas ignorer ce qui dit sa mère, comme tous ses proches à Odessa. « Ne reviens pas, reste en vie, nous avons besoin que tu sois vivant ».
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_85e208_plg-tdb-maintenant-je-n-ecris-plus-qu.jpg)
Et, comme il le dit, devant ce choix cornélien entre l’amour de la patrie et l’amour de sa mère, contrairement à ce que professait Montesquieu, il finit par choisir sa mère. Sa mère qui parle russe, une langue qu’il ne veut plus jamais parler !
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_85b2b1_visuel-ukraine-002-2048x1152.jpg)
J’avais les yeux pleins de larmes à la fin du spectacle. Le jeu de Viktor Kyrylov est extraordinaire, à la fois précis et sans aucun excès. Il possède une aisance théâtrale qui est le propre des comédiens confirmés. Il a un talent inouï pour raconter des conversations et se mettre dans la peau de ses interlocuteurs : il imite son père et sa mère, au téléphone, et on comprend l’affection et l’attachement qui les lie ; il fait parler ses condisciples russes, partagés entre la camaraderie d’études, l’incompréhension et le déni face à la guerre ; il caricature les indéboulonnables bureaucrates russes, à Moscou ou à la frontière de l’Estonie, bornés et raides, avec des grosses lunettes à monture noire épaisse. Et il a une présence magnétique, le public était complètement suspendu à son personnage, et je le répète, d’autant plus qu’il ne fait nullement dans le pathos. Eric Ruf, ancien directeur de la Comédie française, patronne son spectacle, c’est dire la qualité de celui-ci.
/image%2F2174873%2F20250628%2Fob_d81e8d_plg-tdb-maintenant-je-n-ecris-plus-qu.jpg)