Soeurs (Daisy Johnson , Stock, 2021)

Publié le par CERISETTE

Soeurs (Daisy Johnson , Stock, 2021)

De ce roman, que certains critiques ont qualifié de « gothique », on ne ressort pas intacte. Je ne dirai pas qu’il est vraiment gothique, ou alors ce serait à cause de l’atmosphère générale et du thème du double, largement utilisé par exemple dans Dr Jekyll. Ou Frankenstein. Il est vrai que ce roman est  un roman d’ambiance sur fond d’adolescences féminines profondément désorientées.

Le décor est celui d’une vieille maison de vacances abandonnée quelque part sur la lande du Yorkshire, (le décor des romans des sœurs BRONTE!) pleine de toiles d’araignées et de mouches mortes. Il y pleut sans arrêt, (sale temps bien connu de l’Ile britannique !) et tout est glauque, morbide, inquiétant sous cette lumière oblique, inhospitalière et schizophrénisante. Ont trouvé refuge dans cette masure délabrée, deux sœurs adolescentes et leur mère, une illustratrice d’histoires pour enfants, complètement dépassée par son double rôle de chef de famille et d’entrepreneuse. Les filles n’ont que 10 mois de différence d’âge, l’une s’appelle Septembre et l’autre Juillet (de leurs mois respectifs de naissance).

« La dernière fois qu’on avait vécu dans cette maison, c’était l’année où je ne dormais pas. On y avait passé toute une saison. Maman était malade, elle prenait trois médicaments par jour et dormait beaucoup »

« Depuis le salon, le ciel est vieux, le ruban de la route parsemée de nids-de-poule disparaît dans le lointain, le sommet d’une colline ou d’une montagne domine tout le reste. J’entends peut-être la mer, j’espère qu’on ira. Le sol est tellement froid sous mes pieds nus qu’on dirait de la pierre. »

Sheela, la mère, est très largement déprimée. Elles ont, toutes les trois , été contraintes à cet exil, à cause d’un problème survenu au lycée avec les filles et d’ailleurs Sheela leur en veut. « On n’aurait pas eu besoin de partir si vous n’aviez pas fait ce que vous avez fait »,dit-elle. On appendra plus tard le type d’incident survenu à Oxford, mais pour l’heure, nous suivons les jeux de ces adolescentes livrées à elles-mêmes dans cette sorte de manoir fantomatique du bord de mer, hors saison.

« Par la porte du garde-manger, on distingue un couloir. Sur la gauche, l’entrée de la maison et, à côté, une porte qui mène, peut-être, à une salle de bains. En face, l’escalier, sur la droite, une autre porte et, devant nous, le salon. La disposition des pièces semble mauvaise, contre-intuitive, avec ce garde-manger qui donne directement dans le salon. Il y flotte une odeur de nourriture avariée. »

« Qu’est-ce que c’est ? je demande.

Quoi ?

Cette odeur.

Je ne sais pas. Une souris morte ?

Dis pas ça. »

Les sœurs sont presque jumelles, 10 mois c’est le minimum entre deux grossesses, et c’est Septembre la plus âgée. Juillet est la narratrice, qui vit sous le charme et les sortilèges de sa sœur.

Les jeux sont parfois cruels, et combinent la domination et la manipulation mentale avec la tendresse, l’amour, la protection.

Les liens sont si forts que les deux ne font qu’une comme l’explique Juillet d’entrée de jeu  :

« Lorsque l’une de nous parle, nous sentons toutes les deux les mots sur notre langue. Lorsque l’une de nous mange, la nourriture descend dans chacun de nos gosiers. Si on nous avait ouvertes en deux, ni l’une ni l’autre n’aurions été surprises de découvrir que nous partageons des organes, que les poumons de l’une respirent pour deux, qu’un cœur unique bat d’un pouls redoublé et fébrile. »

Tout au long de ce roman, on sent bien que le drame va éclater, que l’horreur n’est pas loin, qu’il FAUT que quelque chose se passe parce que la situation ne peut plus durer, parce que les tensions sont trop puissantes et qu’il va falloir en sortir. Ce sera énorme, monstrueux ou alors rien ne pourra plus se vivre, plus rien n’aboutira à un retour à l’équilibre, on va plonger dans les eaux boueuses de ces bords de mer glacés et abandonner toute sa raison.

« Un sommeil lourd, sans recoins, sans rêves. Réveillée par la lumière à travers les rideaux, je me retourne et je me rendors. Je réussis presque à émerger, je lutte, mais je replonge. C’est comme si j’avais la gorge tapissée de sable. Je déglutis encore et encore. Je finis par m’extraire. À la pendule au-dessus de la porte : midi. La moitié de la journée est déjà passée. J’ai mal à la poitrine et quand je baisse les yeux, je découvre des marques rouges autour de ma clavicule. »

« Je sortais d’un rêve où quelque chose pendait du plafond et la chose était toujours là, prête à tomber. Mes jours étaient envahis par la logique du rêve. J’étais sûre d’avoir perdu quelque chose et je passais des heures à chercher sans conviction un objet que je n’avais en réalité jamais possédé ».

Les sœurs désœuvrées passent leur temps à des jeux bizarres, ou à regarder des films animaliers pleins de prédateurs  à la TV ou encore à savourer des glaces dans un bain très chaud. Au dehors, elles s’essaient à la sexualité et c’est tout aussi cruel !

C’est un roman psychologique sans aucun doute, orchestré par une plume somptueuse, magnétique et hallucinée.

J’ai beaucoup aimé le style ensorcelant de cette jeune écrivaine de 30 ans que je suivrai à l’avenir.

 

Publié dans Litterature

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