La Seconde Surprise de L'amour (Théâtre At Berthier)

Publié le par CERISETTE

La Seconde Surprise de L'amour (Théâtre At Berthier)

Que voilà une jolie mise en scène !!! Jolie et pleine d’esprit, de finesse, de drôlerie !

Bon, maintenant, c’est Françon, un géant du théâtre, qui signe la mise en scène, et on n’en attendait pas moins de sa part.

La Seconde Surprise de l’amour est une comédie de Marivaux représentée pour la première fois le 31 décembre 1727 par les comédiens ordinaires du roi au théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

À cette date, le roi Louis XV, considéré comme majeur depuis qu’il a eu 13 ans, en 1723, règne pleinement, si on peut dire cela d’un jeune homme de 17 ans ! Il est vrai qu’à l’époque où on ne vivait pas vieux, la maturité était plus précoce. Mais enfin, on est tout juste sorti de la Régence. La Régence a été une époque de (relative) liberté et même de libertinage. Philippe d’Orléans, fils de Monsieur, frère de Louis XIV, soutient les jansénistes, qu’il fait sortir de prison, abandonne la cause des Stuarts, catholiques rois d’Angleterre soutenus par la France, tente de rétablir les finances et l’économie avec les audaces de Law et…mène une vie de débauche au Palais Royal où il réside, délaissant Versailles qui rappelle les bondieuseries de Louis XIV sur sa fin de vie. Les chansons satiriques de l'époque lui prêtent une relation incestueuse avec sa fille aînée, Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans qui, après la mort de son mari, accumule les amants et scandalise la cour tant par sa soif d'honneurs et de gloire que par ses coucheries et ses grossesses illégitimes.

Marivaux quant à lui, naît le 4 février 1688 à Paris, dans une famille de petite noblesse. Son père travaille dans l'administration de la marine. Il fait des études de droit et devient avocat, métier qu’il n’exerça jamais. Dès 1712 il publie ses premières comédies. Il est ruiné en 1720 suite à la banqueroute de Law, et son épouse meurt en 1723. Il doit donc retravailler pour pouvoir vivre. En 1727, il est très connu et très apprécié du public. Son théâtre reprend la devise de la comédie, « castigat ridendo mores ». (« on corrige les mœurs par le rire »).

C’est qu’il est, sous des dehors drôlatiques, un moraliste qui pense que le mariage devrait retrouver son rôle de régulation sociale. On peut bien « marivauder », c’est-à-dire parler de sentiments d’une manière détournée, alambiquée, pleine de pudeur et d’esprit de séduction, il n’est pas question, à la fin, d’en rester au badinage, ni de s’adonner au libertinage. Le mariage est le but de l’amour. Par la suite il se tournera vers la comédie philosophique, pour laquelle il a recours à des cadres utopiques : c'est l'époque de L'île des esclaves en 1725, ou encore de la Nouvelle Colonie en 1729.

La Seconde Surprise de l’Amour met en scène des personnages qu’on a déjà vus dans une pièce antérieure, La Surprise de l’Amour jouée en 1723.

C’est l’histoire d’une jeune veuve inconsolable et inconsolée, qui a perdu son époux seulement après 2 mois de mariage et qui s’est bien promis de ne plus quitter le veuvage. Elle a fait venir auprès d’elle un lettré pédant, Hortensius, qui se charge de lui trouver et de lui lire des ouvrages. Les ouvrages en question sont plutôt, et on reconnait bien là le clin d’œil de Marivaux, des livres de philosophie et de morale des « anciens ». Dans la  fameuse querelle des Anciens et des Modernes, qui a agité le 18ᵉ siècle littéraire, Marivaux défendait le point de vue des Modernes.

Hortensius est donc tourné en ridicule d’autant plus qu’il se consacre, à ses moments perdus, à faire la cour à la servante Lisette.

L’intrigue évolue, car les serviteurs agissent en sous main pour leur propre compte. Ils voudraient se marier et ont besoin du soutien de leurs maîtres pour concrétiser leur union. Lisette va tenter de précipiter les choses entre le voisin de la marquise, tout aussi éploré qu’elle, non pas en raison d’un veuvage, mais parce que sa fiancée est rentrée au couvent.

La mise en scène est tout à fait géniale. C’est comme si on y était, nous aussi, dans ce temps hors du temps, dans ce siècle de la préciosité et d’une vie aristocratique hors sol.  

En fond de scène, une grande toile où sont peintes des frondaisons, un peu comme chez Watteau ou Fragonard. Il s’agit d’une sorte de sfumato, délimitant un espace imaginaire allégorique, et très peu réaliste.

Au premier plan, côté Cour, un balcon, côté Jardin, un porche avec des escaliers. Au centre, un bassin circulaire, une sorte de fontaine en pierre. Les lumières nous plongent dans une journée d’été. Très XVIIIe siècle baroque.

Les acteurs jouent avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité.  Les personnages truculents de Lisette et de Lubin, les serviteurs de la Marquise et du Chevalier, sont remarquablement interprétés et la salle rit de bon cœur à leur fausse ingénuité.

Un détail que je n’ai pas bien compris : la scansion des acteurs est parfois bizarre, avec des coupures un tantinet décalées, des intonations qui jurent un peu. Peut-être est ce le texte de Marivaux, qui pourtant n’intègre que peu de didascalies (indications de scène), qui présente cet aspect haché par la ponctuation  et que le metteur en scène a voulu respecter?

Quoi qu’il en soit, c’est un très bon spectacle que je recommande sans nul doute.  

Mise en scène : Alain Françon

Acteurs:

Thomas Blanchard
Rodolphe Congé
Suzanne De Baecque
Pierre-François Garel
Alexandre Ruby
Georgia Scalliet

Publié dans Théatre

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