La Rue (théâtre La Cartoucherie)

Publié le par CERISETTE

La Rue (théâtre La Cartoucherie)

Voilà une représentation qu’on n’aurait jamais pu voir ailleurs qu’au théâtre ! et pourtant ce qui est raconté ici est totalement irracontable.

C’est qu’il décrit un monde en train de sombrer à jamais : le yiddishland, cet espace des confins situé entre Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Roumanie, Hongrie et bien sûr Pologne, où étaient relégués les juifs d’Europe Orientale depuis le 12 ème siècle. 11 millions de juifs y vivaient qui parlaient une langue inspirée de l’allemand, le yiddish.

Entre les deux guerres, cette zone de résidence s’est trouvée au passage d’un conflit ouest/est monstrueux où la toute jeune armée rouge a finalement été défaite après de sanglants combats.

Mais c’est surtout au cours de la seconde guerre mondiale que ce monde sera rayé de la carte à tout jamais, d’abord par les persécutions et les assassinats nazis puis par un redécoupage entre blocs qui ne laissait aucune place à ce qu’il aurait pu rester des communautés antérieures.

Seul le théâtre pouvait faire revivre les fantômes et c’est bien ce qui se passe dans cette pièce chaotique, issus d’un roman de Isroel Rabon.

L’auteur a vécu 42 ans près de Lodz, puis à Vilnius où il sera finalement déporté et assassiné par les nazis dans le camp de Ponary. Il aura eu le temps d’écrire deux « romans », dont seul « La Rue » est achevé. (Le second « Balut » n’a pu être terminé).

Les évocations qui sont données à voir et à vivre dans « La Rue » relèvent du cauchemar comme dans les toiles de Jérôme Bosch. Aucune nostalgie chez Rabon, qui avait compris que le shtetl ne lui offrirait plus aucune sécurité. Il décrit un monde pourri, horrible, violent, sale, bien loin du folklore Klezmer et dont la seule échappatoire est l'hallucination.

Un soldat démobilisé sur le front de l’Ukraine erre dans la ville de Lodz, sans un sou, sans travail, sans nourriture. Les silhouettes de la ville dessinent un univers de fumées et de monstruosités. La ville est peuplée d’orphelins, de parents indignes, ou si pauvres qu’ils ne peuvent faire face aux moindres incidents de la vie, de putains et de voyous. Le parcours du soldat sans nom (jamais il n’aura droit à cette simple reconnaissance) tient des déambulations absurdes qu’on voit dans Le Château de Kafka : rien n’a de sens, la ville est dévastée et les gens se calfeutrent. Il est refusé partout où il se présente pour être recruté, car « on ne prend pas les juifs ». Dans ses rêves il est miraculeusement recherché par un Japonais qui l’emmène en Chine pour servir de porte bonheur, (« un juif authentique, circoncis, descendant du Saint-Esprit et de Jésus-Christ ») ou bien lorsqu’il doit se faire homme-sandwich pour un cirque.

D’ailleurs tout le spectacle nous plonge dans les rêves hallucinés de ce pauvre soldat harassé de fatigue. Quelquefois ce sont des souvenirs de guerre apocalyptiques comme celui de ce soldat transi qui trouve refuge dans la panse d’un cheval agonisant qu’il a e éventré pour recueillir un peu de chaleur et qui ressort de là au petit matin couvert de sang gelé. On a l’impression d’émerger d’un tableau de Soutine.

D’autres fois il aperçoit une danseuse, une acrobate et le rêve se fait mirage, on se retrouve dans la poésie d’un cirque de Seurat.  C’est une respiration, un moment de bonheur, une féérie qui échappe à la cruauté du quotidien. La danseuse qui tourne dans une grande roue avec la légèreté d’une plume d’ange, c’est la beauté à l’état pur, ce que tout le monde recherche toujours pour supporter le chaos.

Enfin j’ai adoré l’utilisation des marionnettes qui est bien l’art de notre vieille Europe de l’Est, à mi-chemin entre expressionnisme et rêve éveillé et qui permet , mieux encore que les comédiens eux-mêmes, de ressusciter les fantômes , fantômes qui ont le goût âcre du désastre à l’origine de leur disparition.
Le texte donne place également aux chants, aux poèmes, aux clowns, à la danse et à la distraction. Mais il est certain que la vision de Rabon n’est pas vraiment optimiste. L’Histoire lui donnera hélas raison.

« L’homme qui marche longtemps sur la chaussée finit par éprouver une sorte d’affinité avec les chevaux » 

La Rue De Isroël Rabon

Adaptation Mise en scène Marcel Bozonnet, Jean-Pierre Jourdain

Avec Lucie Lastella-Guipet, Stanislas Roquette, Jean Sclavis

 

Publié dans Théatre

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