Il arrive que certaines histoires me hantent, il s’agit souvent de faits divers, mais cela peut également être le cas d’histoires inventées dans des romans, des nouvelles, des récits historiques.
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J’évite pourtant toute la littérature terrifiante, je fuis le gore, il ne m’est jamais arrivé d’ouvrir Détective. Mais je regarde les enquêtes criminelles, car je m’intéresse au travail d’enquête, qui est pour moi, comme un rébus à résoudre, où le flair du policier doit être étayé par les déductions logiques et les preuves scientifiques. D’ailleurs dans ces émissions TV, la plupart du temps, on ne voit pas de cadavre et pas de sang car ce n’est pas vraiment la curiosité morbide qui doit animer les téléspectateurs comme moi.
Parmi les faits divers qui me hantent, il y en a qui concernent les enfants (ces récits-là sont souvent dans les livres et pas dans les émissions TV), parce que je ne supporte pas qu’on s’en prenne à des êtres sans défense.
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Et actuellement, il y a l’histoire de Shaïna.
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Je pense que tout le monde la connait mais je vais résumer les faits rapidement ici. Shaïna est une jeune fille d’origine mauricienne, née en aout 2004 à Creil. A 13 ans, la petite ado connait son premier flirt avec Shehbaz, un garçon de 14 ans qui lui a demandé son snap. Il parvient sous la contrainte à la photographier nue, et, comme elle refuse les relations sexuelles, la menace de diffuser les photos. Pour tenter de mettre fin à ce chantage elle accepte un RV dans une clinique désaffectée (horrible lieu plein de détritus). Elle arrive avec une copine, mais Shehbaz repousse l’accompagnante. La voilà livrée à ce garçon qui a « invité » deux de ses amis. Le trio viole Shaïna (qui est encore vierge), en filmant la scène, et Shaïna ressort sonnée. Ses parents portent plainte, mais la justice traine, et surtout ne semble pas croire au récit de la jeune fille. Shehbaz écope d’une mesure d’éloignement qu’il ne respectera pas.
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Un an plus tard, il tend un guet-apens à Shaïna, et, avec des complices, la passe à tabac. Deuxième traumatisme et nouvelle plainte pour la jeune Shaïna, dont les images et les vidéos accréditent la déchéance. Les parents la changent de collège, mais sa réputation est gravement salie. Le milieu musulman considère que si une jeune fille est violée, c’est de sa faute et c’est elle qui en est responsable. A 15 ans, soit en 2017, Shaïna est courtisée par Driss, un garçon populaire (il est chanteur de RAP) de 17 ans, qui la séduit en lui affirmant qu’il l’aime. Un mois plus tard, elle fait un test de grossesse et lui annonce qu’elle est enceinte. Driss l’« invite » dans un cabanon de jardin. Il a un couteau, de l’essence et un briquet. La pauvre fille est poignardée dans le ventre, puis brûlée vive. Le pire, c’est que sa mort n’efface pas la mauvaise image que la communauté lui a attribuée et beaucoup plaignent plutôt le garçon qui reçoit tous les soutiens. Les mots de Driss, après le verdict (18 ans) , montrent qu’il n’a aucun remords et qu’il avait raison de refuser l’enfant d’une « pute ».
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Cette histoire, je la connais par cœur. En ce moment il y a un documentaire sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-027737/shaina-histoire-d-un-mepris-criminel/. Et j’ai lu deux livres sur ce sujet :
- Laure Daussy : La réputation (Ed Les échappés 2023)
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- Negar Haeri : La jeune fille et la mort (Seuil 2025)
Dans "La Réputation", Laure Daussy, s’appuyant sur l’affaire Shaïna, propose une analyse d’un phénomène devenu central dans nos sociétés numériques : la fragilité de la réputation à l’ère d’Internet. Elle montre comment l’image d’une personne, autrefois construite lentement dans des cercles restreints, peut aujourd’hui être bouleversée, voire détruite, en quelques heures sous l’effet des réseaux sociaux et de l’emballement médiatique.
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Mais voilà la réputation n’appartient pas à l’individu : elle est construite collectivement, à travers les regards, les discours et les jugements extérieurs. Shaïna était une victime, pas une « fille facile ». Les « autres « lui ont construit une réputation, à partir d’images volées et d’un fait isolé.
L’accusation se diffuse très vite. Elle est reprise, commentée, amplifiée. Plus elle circule, plus elle semble crédible.
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Il s’installe ce que l’on pourrait appeler une « vérité sociale », parfois déconnectée de la réalité. Je rappelle que cela a été le cas aussi dans l’affaire de Samuel Paty où les mensonges d’une élève ont été pris pour argent comptant. Laure Daussy met en lumière l’émergence d’une forme de « tribunal numérique », où les individus sont jugés publiquement, sans procédure, sans contradictoire, et sans garantie de défense. Un aspect particulièrement marquant est la difficulté de reconstruire une réputation. Laure Daussy souligne une asymétrie forte : il est très facile de salir une image, mais extrêmement difficile de la restaurer. Dans une société où tout peut être enregistré, diffusé et conservé, la frontière entre vie privée et vie publique devient de plus en plus floue. La visibilité permanente transforme les comportements et renforce la pression sociale. Chacun peut être exposé, observé, jugé.
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Dans "La Jeune Fille et la mort", Negar Haeri, l’avocate de la Famille de Shaïna, propose une enquête à la fois sensible et rigoureuse, sur les conditions de « construction » de l’image sociale de Shaïna et les graves manquements de la justice et des institutions à son égard.
L’un des aspects centraux du livre est la manière dont la société réagit-ou plutôt ne réagit pas- à cette agression. Au lieu d’être immédiatement reconnue comme victime et protégée, Shaïna se retrouve progressivement enfermée dans une réputation dégradante. Ses agresseurs construisent autour d’elle un récit qui la présente comme responsable ou consentante. Ce récit, relayé par l’entourage et toléré par les institutions, va profondément influencer la manière dont elle est perçue.
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Negar Haeri montre que le viol n’est pas seulement un acte isolé, mais le point de départ d’un processus de disqualification sociale. Shaïna devient « celle dont on parle », mais jamais comme une victime légitime. Elle est jugée, sexualisée, critiquée. Ce phénomène constitue une seconde violence, plus insidieuse, mais tout aussi destructrice. C’est un mécanisme de condamnation sociale. Une fois l’image dégradée installée, elle justifie les violences futures. La jeune fille est graduellement perçue comme quelqu’un à qui l’on peut faire du mal sans que cela suscite d’indignation : plus Shaïna subit de violences, moins elle semble digne d’être protégée. L’autrice décrit avec précision les lenteurs administratives, les cloisonnements entre services, les décisions inadaptées.
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Chaque acteur agit dans son cadre, mais sans vision globale de la situation. Le danger est sous-estimé. Shaïna continue à vivre dans un environnement hostile, sans protection effective. La déshumanisation de Shaïna est progressive. Elle n’est plus perçue comme une adolescente à protéger, mais comme une figure déjà exclue. À 15 ans, Shaïna est assassinée. Elle est poignardée puis brûlée. Le crime est d’une violence extrême, mais Negar Haeri insiste sur un point fondamental : il ne s’agit pas d’un acte imprévisible. Ce meurtre est l’aboutissement d’un long processus. Il est rendu possible par l’accumulation de violences antérieures et par l’absence de réaction efficace.
Oui cette histoire me hante, car elle est un symptôme, elle dépasse largement l’histoire de Shaïna. Elle s’inscrit dans un contexte d’abandon des victimes sans défense, et de lâcheté vis-à-vis de communautés musulmanes toutes puissantes qui sont animées par leur mépris vis-à-vis des femmes qui tentent de vivre libres. Shaïna expérimentait sa toute jeune liberté et son désir d’aimer et d’être aimée. Shaïna a eu le malheur de vouloir se défendre seule dans son quartier, elle a eu la naïveté de croire aux paroles de garçons de son âge qui ne pensaient qu’à abuser de sa crédulité. Elle a eu la faiblesse de croire en l’humanité.
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Quand je pense qu’il y a des militantes qui se disent « féministes » et qui s’estiment discriminées parce qu’on ne leur laisse pas porter le hijab ou le burkini, j'ai vraiment envie de…