La journaliste franco- russe Elena Volochine, née en 1984 à Moscou et arrivée en France avec ses parents en 1991, a travaillé de 2012 à 2022 à Moscou pour différents médias francophones : France 24, Arte, RTS (radio-télévision suisse romande), Libération, etc…
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A ce titre elle a parcouru la Russie, rencontré et interrogé de très nombreux interlocuteurs russes, et s’est particulièrement intéressée, depuis 2014, à la situation en Crimée, envahie et annexée par la Russie, ainsi qu’aux régions ukrainiennes du Donbass attaquées par la Russie dès cette époque. Son film documentaire « Le choix d’Oleg » (2016) montre le quotidien de combattants russes dans le Donbass (combattants dont la présence était alors niée par Poutine et ses acolytes).
A compter de l’attaque russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine, considérant qu’elle ne pouvait plus exercer son métier en Russie, elle est retournée en France pour continuer à nous informer et à nous faire prendre conscience des enjeux de cette tragédie russe et ukrainienne. Son livre, qui a reçu fin 2025 le prix Albert Londres, ne se contente pas de relater de multiples conversations « sur le vif » avec des responsables russes des médias et des autorités, ou avec de simples Russes « de la rue ». Il a surtout pour ambition de nous faire comprendre le rôle fondamental de la propagande dans le combat que Vladimir Poutine a engagé, dès son arrivée au pouvoir, contre ce qu’il a toujours détesté : la démocratie, la liberté, les droits de l’homme. « Prophétie autoréalisatrice, la propagande de Vladimir Poutine simule et provoque les situations qu’elle prétend combattre. Elle est à la fois l’une des causes du conflit et son arme la plus efficace ».
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J’ai abordé ce livre avec déjà une idée préconçue. Remontons un siècle en arrière en Russie ; dès les premières semaines suivant leur prise de pouvoir, Lénine et ses partisans bolcheviks ont mis en place un nouveau système de pouvoir fondé sur une centralisation sans faille et une terreur implacable. Ce système ne peut survivre que par le déploiement d’un outil massif de propagande. La vérité est occultée, le vrai et le faux sont inversés. Donc Poutine n’a peut-être rien inventé, mais il faut comprendre les caractéristiques contemporaines de cette propagande. Et ce livre m’a beaucoup appris et même révélé des aspects insoupçonnés et très inquiétants.
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Connaissez-vous la théorie du « contrôle réflexif » ? « Cette méthode héritée des services secrets soviétiques dirigeait les populations du monde russe. Instrument de guerre hybride, elle était considérée par le KGB et le Parti communiste soviétique comme une alternative des plus efficaces à la force militaire. Formulée en 1967, la théorie du contrôle réflexif suppose un processus par lequel un adversaire transmet à l’autre les bases pour une prise de décision. Il instille dans la conscience des postulats, pour le pousser à agir en fonction des résultats escomptés ». Dit en termes simples par la « fixeuse » russe d’Elena Volochine en Crimée : « c’est toujours plus facile d’imposer une opinion extérieure comme si c’était la sienne à une personne apeurée ou angoissée » …. « La peur, c’est exactement ce qui a poussé les populations de Crimée et du Donbass à exécuter les plans du Kremlin ». Dès l’indépendance de l’Ukraine, et plus particulièrement depuis 2006, le quotidien pro-russe de Crimée instille les peurs : peur de l’OTAN, peur de « l’ukrainisation » forcée, alors que la langue russe n’y a jamais été persécutée, etc....Le vrai devient faux et vice-versa. Depuis plus de vingt ans Poutine et ses acolytes, dont le livre souligne le rôle dans les médias entièrement sous contrôle en Russie et dans les territoires occupés par les Russes, développent ce « lavage de cerveau » à grande échelle dans les populations. Avec entre autres le recours aux tristement célèbres « Kompromats », utilisés notamment pour promouvoir les « valeurs morales traditionnelles » russes face aux « nouvelles valeurs européennes ». Citation de la propagande russe en commentaire d’une vidéo supposée montrer deux hommes dans un lit de chambre d’hôtel : « Un libéral et euro-intégrateur actif, aperçu plus d’une fois aux côtés des leaders de Maidan, abandonne ses alliés pour se rendre dans les chambres d’hôtel et y promouvoir les valeurs européennes ».
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Cette promotion des « valeurs traditionnelles », qui a des fondements historiques profonds depuis le 19ème siècle avec le mouvement slavophile et ses penseurs, a inspiré une loi de 2017 sur la dépénalisation des violences conjugales ! « En Occident, les homosexuels, assoiffés de puissance, auraient pris le pouvoir et entraîneraient nos sociétés vers leur chute, par leur déchéance morale et leur incapacité de se reproduire. Les Russes devraient à tout prix résister à ce fléau…Concernant la famille, pour justifier la dépénalisation des violences domestiques, a priori injustifiable, plusieurs arguments étaient à l’œuvre : il fallait éviter la soi-disant justice juvénile qui aurait cours en Europe. On y enlèverait les enfants aux parents pour les placer en foyer à la moindre tape… ». Conséquence : « Nous risquons une ruine démographique, avec des mariages sans enfants, et même plus de mariages du tout ! C’est ce qui se passe en Europe ! »
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Par sa connaissance de la société russe, Elena Volochine nous montre à quel point ces thèmes de propagande sont répétés, ressassés, d’un bout à l’autre de cet immense pays jusque dans les moindres petites villes et les villages perdus, dans les écoles, les associations patriotiques et historiques, conjointement avec la commémoration omniprésente de la seconde guerre mondiale.
Je tire de ce livre deux réflexions plutôt inquiétantes:
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- Ce développement à outrance de la propagande depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine il y a un quart de siècle n’a pas été décidé sans but précis. Lequel ? Préparer la population au mieux à la soumission (par le « contrôle réflexif »), au pire à la guerre ?
- Les formes modernes et terrifiantes de la propagande ne sont malheureusement pas propres à la Russie. Donnons une dernière fois la parole à des « formateurs » de la Société militaro-historique russe, qui orchestre dans tout le pays la propagation de la bonne parole : « Ce qui se passe réellement n’est pas très important. Ce qui importe, ce ne sont pas les évènements, mais leur interprétation. Dans le monde moderne, cela s’appelle l’époque de la post-vérité. La vérité existe peut-être, mais peut-être n’existe-t-elle pas. Peu importe qu’un bombardement ait eu lieu. Enfin si, cela importe. Mais le sens sacramentel est ailleurs…si nous estimons que nous sommes des patriotes, alors il vaut mieux véhiculer le point de vue étatique et travailler pour l’Etat. »
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Cela ne vous rappelle-t-il pas des théories développées et soutenues par un certain président de l’autre côté de l’Atlantique et ses « idéologues » ?
Signé: Lucien
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