Polina Panassenko, née en 1989 à Moscou est arrivée enfant en France. Elle y a poursuivi sa scolarité jusqu’à Sciences Po et étudié l’art dramatique à la Comédie de Saint-Etienne puis à la prestigieuse Ecole de théâtre de Moscou. Son premier livre « Tenir sa langue » (2022) est une réflexion sur sa double identité et son combat pour retrouver son prénom russe francisé par l’état-civil en Pauline.
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Encore la Russie, encore l’héritage soviétique, encore les menaces et les sombres perspectives de ce pays, direz-vous. Oui, mais ce roman autobiographique montre brillamment que point n’est besoin d’être historien, journaliste spécialisé ou expert en « poutinologie » pour découvrir et faire partager les réalités concrètes de l’univers russe, mais aussi leur signification, le poids de l’histoire et les enjeux actuels et futurs.
Dans un style concret, vif, spontané, quelquefois en apparence naïf, souvent humoristique, Polina (je vais la désigner par son seul prénom, auquel elle tient tant) nous entraîne dans le « parcours initiatique » d’une jeune femme en Russie, où vivent son grand-père, son oncle et ses cousines. Son grand-père habite dans l’appartement familial de son enfance. Elle le retrouve, d’abord adolescente en vacances, puis étudiante à l’Ecole de théâtre, avec ses particularités : « On ne parle pas près de la porte d’entrée. On ne parle pas non plus près de la cloison qui nous sépare de l’appartement des voisines. Ou alors à voix basse ». Ces voisines, deux sœurs, sont surnommées « les souris grises » dans l’immeuble, quant à leur mère « il paraît qu’elle écrivait des lettres de dénonciation ». Et « la voisine du troisième, c’était une spécialiste des courriers au KGB ».
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Au pied de l’immeuble, « les vieilles dames qui passent leurs journées assises sur le banc à surveiller les entrées-sorties de tout le monde, on les appelle les mémés KGB. Depuis, j’ai constaté que le mot change de sens en fonction de la personne qui le prononce. Quand c’est mon oncle, c’est soit une blague, soit un danger, quand c’est mon voisin de palier Kostia, ça veut dire « héros qui veille sur notre pays ».
Pour mieux comprendre de l’intérieur son pays natal qui l’intrigue de plus en plus, Polina développe son récit sur deux thèmes : elle décide de se présenter aux épreuves d’admission à l’Ecole de théâtre de Moscou et elle écoute son grand-père évoquer ses souvenirs.
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Ah, l’Ecole de théâtre « accolée au théâtre du nom de Stanislavski » ! Son expérience me rappelle celle de l’écrivaine Natalia Borodine, jeune étudiante slovaque à la prestigieuse Académie des Arts à Prague, avec Milan Kundera comme professeur (dans « Le scénario de Prague », présenté dans ce blog le 21/11/23). Je vous préviens : à côté de ces prestigieuses écoles artistiques, nos grandes écoles sont un paradis de liberté et de décontraction ! Voici l’ambiance à Moscou : « Le plus haut sommet est le Maître. Un barbu à la voix grave et au corps de Père Noel qui passe nous voir une fois toutes les deux semaines. Ensuite il y a l’Autre-Maître, qu’on voit tous les jours sauf le dimanche … et enfin Vadim qu’on voit tous les jours. A la fin de ses quatre années d’études l’Autre-Maître lui a trouvé des qualités de pédagogue et lui a proposé de devenir sous-maître. Vadim a accepté. »
Dans une discipline de fer, les étudiants multiplient les exercices, les répétitions et les épreuves pratiques. « Officiellement les cours ont lieu du lundi au samedi. Le dimanche, la présence à l’école est optionnelle. » Quand son amie Sacha a senti que Polina « n’a pas compris qu’ici optionnel veut dire obligatoire », elle l’a prévenue. « Le dimanche, on doit regarder les films soviétiques choisis par l’Autre-Maître. »
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A la maison, Polina essaie de mieux comprendre ce grand-père, affectueux mais méfiant et taciturne. Un jour, il parle de son service militaire, juste avant l’attaque allemande de 1941. On l’envoie d’abord en Extrême Orient « dans un voyage qui n’en finit pas ». Tout au bout il aperçoit une station nommée « Izvestkovy razyezd » : « A chaque fois il répète les mêmes phrases : c’est là que mon grand-père est mort ». Polina veut en savoir plus. Réponse : « Demande-moi plus de choses, pose-moi des questions, après, pour raconter, il n’y aura plus personne. »
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Voilà pourquoi Polina se met en quête des circonstances de la disparition du grand-père de son grand-père, son arrière-arrière-grand-père, un certain Ivan Evdokimovitch Rebizov, né en 1872 et mort en 1938. Elle comprend qu’il a été victime de la répression stalinienne, en tant que « koulak », c’est-à-dire paysan supposé « riche » opposé à la collectivisation des terres. Elle démissionne de l’Ecole de théâtre, et va aux Archives nationales. Elle revient avec une photo : son grand-père se tait longuement, puis « il relève la tête et dit : Oui c’est bien lui. Tel que je me le rappelle ».
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Puis Polina retourne en France, d’où elle envoie, entre 2011 et 2019, cinquante demandes à toutes sortes d’instances administratives russes avant de recevoir, enfin, des indications lui permettant de s’engager dans un long « road-movie », je devrais dire « rail-movie » par le Transsibérien jusqu’au fin fond de la Sibérie, à Magadan, capitale de la tristement célèbre région de la Kolyma. Il lui reste encore douze heures d’autocar avant de rencontrer un certain Mikhail, qui a aménagé dans son modeste deux-pièces un musée des victimes des camps de la Kolyma. Nous partageons les journées de Polina, les trajets interminables en train ou en autocars brinquebalants, les longues marches dans des rues désertes pour dénicher un modeste bâtiment d’archives locales, les rencontres avec des individus déjantés, c’est la vie russe au quotidien. Elle finit par savoir ce qui s’est passé : arrêté en 1937 (à soixante-cinq ans !), Ivan Rebizov est mort l’année suivante dans un camp de transit près de Vladivostok avant même de rejoindre la Kolyma. Soutenue par l’association russe « Dernière Adresse », Polina veut faire installer une plaque commémorative à l’adresse moscovite de ce martyr. « Mon grand-père a du mal à y croire. Que ce soit possible. Qu’on ait le droit de faire ça. En parler à voix haute et demander justice. Il trouve ça dangereux. Je dis : On est en 2019, c’est terminé la Grande Terreur, on ne peut pas passer toute sa vie à avoir peur. »
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Hélas, la suite des évènements donnera raison au grand-père. En 2024, la demande d’installation d’une plaque a été rejetée. « Cette mémoire-là n’est pas la bienvenue. L’Association Mémorial a été dissoute. Le musée du Goulag a été fermé. Certains arrachent même les plaques de Dernière Adresse déjà en place. » C’est la fin du livre. « Le jour où ce nom sera inscrit sur le mur d’une rue de Moscou viendra ».
Polina Panassenko, à qui l’on souhaite longue vie et beaucoup de succès littéraires, verra-t-elle ce jour ?
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signé: Lucien