Dogman (film Matteo Garrone)

Publié le par CERISETTE

Dogman (film Matteo Garrone)

De Matteo Garrone, j’ai déjà vu Gomorra, film (et non la série qui a été créée par l’auteur) adpaté du livre de Roberto Saviano, qui décrit la mafia napolitaine (la Camorra), et les ravages qui en résultent sur une population de jeunes délinquants.

Contrairement à la critique en général, j’avais peu apprécié Gomorra, certainement parce que le livre de Saviano est un de ceux qui vous marquent au fer rouge et que le film de Garrone faisait trop de références explicites à la violence.

Ce film-ci, Dogman a été sélectionné pour Cannes 2018, et son acteur principal, Marcello Fonte, a reçu le prix d’interprétation masculine.

Je le dis d’emblée, le film n’est pas complètement une réussite, à mes yeux. Mais il s’en fallait de peu pour que ce soit un chef d’œuvre.

L’histoire est celle d’un brave type, pas très malin mais profondément bon, toiletteur pour chiens, dans un quartier très pauvre de Rome.

Les images sont splendides, tout est tourné dans un coin sans charme, entre friche urbaine et station balnéaire à l’abandon, un coin certainement situé non loin de Rome, je dirais entre Rome et Ostie, d’ailleurs plutôt à Ostie, on y voit la mer. Les immeubles crasseux où s’entasse une population au bord de l’agonie, les restes d’un vieux pont inachevé, les commerces de bric et de broc où les gens vivent d’expédients et de trafics en tous genres constituent l’univers de Marcello, notre toiletteur pour chiens. Je note d’ailleurs que son petit business est logé à l’extérieur de l’îlot central des logements (tour et barres complètement sordides), comme s’il fallait encore ajouter de la marge à la marge, une humiliation supplémentaire à la pauvreté d’ensemble, une marque d’infamie de plus. Les images sont belles parce qu’elles sont âpres, dures, sans concession, parce qu’elles illustrent cette frange du littoral complètement gangréné par la mafia et délaissé de tous. Vers Ostie, ce territoire marécageux, entre ciel et mer, les herbes et la boue envahissent les « dents creuses », celles qui ne sont pas construites, peut être parce qu’elles ne sont pas constructibles et qui sont les seuls espaces où on confine les plus déshérités, loin des regards, loin de la civilisation.

Marcello parle avec les chiens qui lui sont confiés, il arrive à les amadouer, il les comprend. Il est d’une tendresse confondante avec les animaux qu’il bichonne avec soin. Marcello est doué pour le monde du silence, celui que l’on peut construire dans une relation d’intelligence avec les animaux, celui qui plonge aux sources de notre humanité, un monde d’harmonie et d’équilibre, situé à l’exact opposé de ce que Marcello doit connaitre dans sa banlieue moche. Il retrouve de temps en temps sa fille et les moments de bonheur contrastent si fort avec l’environnement qu’ils ne peuvent les exprimer que dans des images de plongée sous-marine, par les signes convenus des plongeurs. Marcello a une vraie gueule de victime, des yeux qui lui mangent le visage, une constitution physique fragile, petit et maigrelet. L’acteur, un calabrais de 39 ans, qui a lui aussi connu la misère et l’errance dans les environs de Reggio, incarne à merveille le personnage. Marcello est vraiment gentil, il est d’ailleurs aimé de tous, il s’affiche souvent hors de son magasin pour dire bonjour aux passants et faire un petit coucou à leurs chiens.

Mais dans le quartier, lui et les autres commerçants ont à faire face à une brute plus épaisse que tous les molosses animaux : un homme, Simoncino, qui ne sait que cogner, une force de la nature qui n’agit que par impulsion. Un animal en quelque sorte, mais un animal humain, et donc bien pire que les chiens. Le personnage est grand, costaud, il fait deux têtes de plus que Marcello, ne parle que pour demander sa cocaïne, sans même faire une phrase, circule à moto, et ne s’embarrasse, bien sûr, d’aucune morale. Il n’est que désir brut, à satisfaire au moment même, il n’est que violence.

Personne n’ose s’y attaquer et la brute sème la terreur allègrement, cassant des dents et des nez tant qu’il peut.

Marcello va devenir son souffre-douleur, sa victime soumise, volontairement soumise d’ailleurs. C’est le thème du film : Marcello ne peut pas se révolter, ne peut pas faire front, c’est bien clair. Mais la puissance de Simoncino est telle que Marcello va même jusqu’à le « couvrir » et faire de la prison pour avoir refusé de parler (l’omerta).

Ce qu’il y a de mieux dans le film, c’est :

  • Le jeu de Marcello, époustouflant de vérité et d’humanité.
  • L’histoire, tirée d’un fait divers, qui oppose la bestialité (brutalité, violence) à l’animalité (des animaux), tout cela au bénéfice des chiens,
  • Les zones d’ombre du paysage urbain, qui montrent une Italie en crise sociale, où les rumeurs de quartiers et l’incompétence de la police font rage,
  • Le symbolisme politique : Simoncino, c’est à la fois la Mafia et le pouvoir fasciste, compte tenu de la soumission de la population livrée à ellemême et qui n’a pas beaucoup de solutions sauf supporter l’insupportable pour survivre.

Ce qu’il y a de moins bien :

  • L’histoire traine en longueur, il y a de longs plans fixes finalement ennuyeux,
  • La violence : j’ai du mal avec les scènes violentes et l’hémoglobine, mais je vois que la violence est très présente dans les livres et les films italiens d’aujourd’hui. La production littéraire s’alimente beaucoup de titres noirs (appelés « gialli » donc "jaunes" en italien). Les films racontent une société qui s’effondre dans l’antique misère de la péninsule (celle qui a déjà amené au pire). Le récit est trop long, trop laborieux, surtout après le geste de délivrance tant attendu.
  • On attend avec impatience que Marcello arrête son masochisme et son sacrifice inutile et cette attente porte sur les nerfs.

 

J’ai bien pigé : il s’agit de montrer comment l’Italie est emprisonnée (empoisonnée) par la misère et l’autorité absurde des gangs qui gouvernent le petit peuple. C’est affreusement triste parce que l’Italie est un pays de culture fantastique, mais il me semble qu’ il ne faut pas refuser de voir (et la création artistique est de ce point de vue un excellent indicateur) ce qui se passe réellement dans un pays européen, voisin du nôtre, et dont le destin est si fortement lié au nôtre.

Il reste que les images de la violence me rebutent beaucoup .

 

Publié dans cinéma

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