Incident au fond de la galaxie (E. Keret, Ed de l'Olivier)

Publié le par CERISETTE

Incident au fond de la galaxie (E. Keret, Ed de l'Olivier)

Si jamais vous ne connaissiez pas encore cet auteur, c’est le moment de s’y mettre et ça vaut le coup. Ce dernier livre de nouvelles aurait dû être publié en France le 19 mars 2020, et il l’a effectivement été, mais il est resté confiné jusqu’en juin, dans les bonnes librairies comme on dit.

J’ai presque tout lu d’Edgar Keret, parce que c’est un auteur prolifique, non pas un auteur fleuve, pas un Balzac, non, mais un vrai créatif, imaginatif, un génial inventeur d’histoires cocasses et absurdes, et-évidemment-toujours plus profondes que ce qu’on peut en percevoir au premier coup d’œil.

Keret, c’est un auteur israélien, qui tient à la fois de Kafka et de Perec, très original, très ironique, très tendre (une tendresse juvénile) aussi et c’est un des écrivains les plus connus de sa génération.

Et voilà ce qu’il disait de lui-même et de ses inspirations à la sortie d’un de ses précédents recueils : « Que faut-il que je fasse ? Que j’écrive dans mes ­livres, en toutes lettres : “Il faut négocier la paix avec les Pales­tiniens” ? » Ça n’a aucun intérêt. En matière de ­littérature, je ­déteste cette manière de s’engager. Je suis de gauche, mon point de vue peut se lire dans les ­tribunes que j’envoie aux ­journaux. » Keret assure ensuite qu’entre deux alertes à la bombe, on peut goûter la vie qui continue sous l’orage et que le rire est une arme assez efficace contre les armes.

Du coup, ce qu’il sait très bien écrire, ce sont des micros récits de fiction, tous plus échevelés et originaux les uns que les autres, décalés, éclectiques, certains diraient électriques, comme la musique de Kraftwerk, corrosifs, et malicieux.

Sublimement intitulé INCIDENT AU FOND DE LA GALAXIE, ce livre rassemble une vingtaine de ces nouvelles qui déchirent vraiment, et qui sont pourtant très courtes, contenues dans un ou deux pages seulement (Il faut être un vrai génie pour se permettre des variations aussi rapides).

Sans spolier tout le livre, je mentionnerai simplement, pour donner une idée de toute la puissance des récits de KERET, quelques histoires qui m’ont vraiment émue, intriguée ou amusée jusqu’à rire aux larmes parfois.

La première raconte l’histoire d’un homme canon, employé dans un cirque et qui traverse le ciel et l’espace avant de retomber dans la rivière. Tellement heureux du voyage qu’il renonce à sa rémunération et demande à son employeur de recommencer à le « tirer » dans le canon.

Un autre histoire stupéfiante est celle de gamins qui sont occupés à la guerre (on en est au 3ème mandat de Trump et les USA sont en train de perdre la guerre contre le Mexique !) . Les gosses ont entre 12 et 15 ans et se font descendre pour de vrai, les uns après les autres. Mais ce qui compte pour eux, alors que leur pays (et donc le monde) est totalement ravagé par la guerre, ce qui compte pour ces gamins, ce sont leurs collections de personnages de jeux vidéo. Je ne m’y connais pas bien dans ce domaine, mais il me semble que c’est comme les personnages de POKEMON GO. Les gamins considèrent ces personnages comme de vrais trésors et c’est si important pour eux qu’ils s’inquiètent pour la transmission de ces « biens » après leur mort. Ils rédigent donc leurs testaments et ne sont satisfaits qu’à la pensée que leurs favoris reviendront à leurs meilleurs copains.

Enfin, une troisième qui me fait encore rire : il s’agit d’un couple avec un bébé, qui habite dans une résidence où les murs sont très perméables aux bruits extérieurs. Le hic, ce sont les voisins d’en face qui font l’amour de manière tapageuse. La femme crie plus fort que leur bébé. Les mots qu’elle hurle sont non seulement obscènes mais, de l’avis de la jeune maman « il n’y a que les bêtes pour s’accoupler ainsi ». Tout le monde supporte cela dans le quartier, car tous ont vaguement conscience que ces démonstrations leur renvoient à l’insipidité de leur propre vie sexuelle. Un jour, en ramenant le bébé, le jeune couple rencontre les voisins déchainés. Et il faut bien constater alors que la femme n’a rien d’une bombe, que l’homme est chauve et bedonnant, et qu’ils sont bien plus insignifiants que ce que l’on pouvait imaginer.

Il y en a plein d’autres que je vous laisse le soin de découvrir mais qui, j’en suis certaine, vous enchanteront où que vous soyez.

On peut aussi lire:

  • La Colo de Kneller, récit, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2001
  • Crise d'asthme, nouvelles, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2002
  • Un homme sans tête et autres nouvelles, nouvelles, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2005.
  • Pipelines, nouvelles, trad. Rosie Pinhas-Delpuech et Bee Formentelli, Actes Sud, 2008.
  • Au pays des mensonges, nouvelles, trad. Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2011
  • Sept années de bonheur, chroniques intimes, trad. de l'anglais par Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Hue, l'Olivier, 2014

Publié dans Litterature

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