Sans adieu (film documentaire 2017 de Christophe Agou)

Publié le par CERISETTE

Sans adieu (film documentaire 2017 de Christophe Agou)

https://www.youtube.com/watch?v=msoIPLVXAXw

Comme il n’y a rien à la TV durant le mois d'août, je regarde en replay des films un peu au hasard de ce que j’ai en stock.

Et je suis tombée sur ce film dont je ne connaissais rien. Un film documentaire sur la paysannerie comme il en existe déjà quelques-uns. On connait notamment le film de Georges Rouquier (Farrebique et Biquefarre) et ceux de Raymond Depardon (Profils Paysans , tournés dans la 1ere décennie des années 2000). Mais aussi pour la fiction Jean de Florette, Le Bonheur est dans le pré, Manon des Sources...

Celui-là avait, a priori, quelque chose de particulier : une ambiance mystérieuse, des paysages qui semblaient sortir de la brume de nos mémoires, des personnages âpres et pourtant attachants, des maisons délabrées, des façons de vivre au milieu des animaux (les poules dans les maisons, les vaches dans des étables remplies de paille et de toiles d’araignées) qui devaient être courantes aux siècles passés, mais qui ne pouvaient pas exister au nôtre.

Le réalisateur avertissait dès le début : je vis à New York mais j’ai été élevé dans les Monts de Forez et j’ai choisi de filmer la vie des paysans de 2002 à 2015. C’était donc assez exceptionnel, un tournage sur 13 ans ! Rien que ça, je me rendais compte qu’il devait s’agir d’une aventure humaine incroyable.

Eh bien, j’ai été vraiment secouée par ce film, qui montre, avec modestie et virtuosité, l’abandon de la petite paysannerie, au début du XXIème siècle, dans une région reculée de l’Auvergne.

La campagne se noie dans le brouillard. Un cheval erre au milieu d’un champ. Une oie et un chien se battent dans la boue. Les maisons de bois et de pierre abritent des capharnaüms d’objets, de casseroles, de vieilles pendules qui donnent des heures différentes. Les pièces sont chauffées au poêle à bois, les couchages sont installés au milieu d’un bric-à-brac où on peut dénicher aussi bien une couvée de petits chats  qu’un poste de télévision hors d’âge.  Le téléphone filaire à cadran, sur une étagère encombrée, figure la pointe de la technologie. Claudette, 75 ans, hurle sur son chien et lui donne sa gamelle dans la vieille voiture qu’elle conserve comme poulailler.

De temps en temps, il y a des appels des banquiers, qui menacent de couper l’eau pour un découvert de 470,66 euros. Ou bien c’est la mutualité sociale agricole qui se dit incompétente pour aider Claudette à louer sa ferme. Jean-Clément, et sa femme, Bernadette, sont, eux, condamnés par la crise de la vache folle, et voient partir leur petit troupeau de vaches, toute leur vie, dans un sinistre camion où on n’a même pas pris la peine de prévoir de la sciure pour éviter que les « pauvres bêtes innocentes » ne dérapent avant d’ « être assassinées » (comme ils l’ont écrit sur une pancarte à l’entrée de l’étable vide).  Jean survit dans le souvenir de son frère défunt avec qui il partageait tout, travail à la vigne, repas et isolement. On compte en anciens francs, bien entendu.

Le cinéaste a trouvé le moyen de filmer, comme des ombres, comme un mirage, les passages de la modernité : ce sont deux joggeurs qui dépassent la marche souffrante de Christiane et de son « homme de confiance », Bernard. C'est un avion qui laisse deux rails blancs très haut dans le ciel. C’est la radio qui annonce qu’on a mis aux enchères à New York, et pour 500 000 dollars, le prénom d’un enfant à naître. C’est une « pub » dans le journal qui parle de « notre passion c'est votre bonheur» et que Claudette lit tout haut de manière incrédule. C'est un coup de fil inopiné pour l'isolation des fenêtres. Ce sont deux motocyclistes qui se découpent au travers de la porte toujours ouverte de la maison. Les paysans du film vivent, eux, bien loin de cette autre planète, qui parait-il, se réchauffe comme s'ils vivaient dans un autre niveau de réalité. Ils sont relégués, hors du monde, exilés de notre société, qui pulse à peine jusqu’à eux.

Ils se déplacent et luttent dans les interstices, dans les recoins fantomatiques de nos vies. Ils sont des survivants, condamnés, ignorés, rejetés, des témoins pourtant d’une époque qui continue à exister alors que nous la pensions enterrée depuis longtemps. Quand on voit ce film, on a vraiment la sensation d’avoir connu ce monde sans confort, d’avoir nous aussi hanté ces espaces rudes où la vie s’accroche, malgré tout. Ces paysans ne sont pas mélancoliques ni nostalgiques. Ils sont juste la mémoire de notre passé, un espace-temps loin de la consommation, loin du confort, un lieu surgi de nos racines, de notre propre précarité, de nos histoires à tous.

Leur monde nous est invisible, et d’ailleurs il va complètement disparaître.

Le réalisateur n’a pas choisi la date de début de tournage pour rien. Il était à New York pour September 11-2001, et c’est après cet évènement planétaire qu’il a choisi de revenir chaque année, filmer ces scènes de la campagne profonde.

La fin du film, 2015, correspond tout simplement à sa propre mort. Car, par un très cruel concours de circonstances, Christophe Agou est décédé d’un cancer à 45 ans, bien avant la projection de son film. Ce film, déjà émouvant par ce qu’il raconte, nous parle donc depuis un lieu invisible, depuis le domaine des morts, la mort de son auteur. Christophe Agou était photographe, voilà pourquoi les images sont stupéfiantes, poétiques, très étonnantes (comme lorsqu’il filme en très gros plan, les visages ou les animaux), et qu’elles suscitent une sorte de fascination.

Le film a été projeté au Festival de Cannes en 2017 et Agnès Varda a regretté publiquement qu’il n’obtienne pas la Palme d’Or. C’est un témoignage bouleversant d’une incroyable beauté formelle sur un monde qui disparait « sans adieu ».

Ce film est sorti en DVD, mais vraiment je le recommande à tous.

Publié dans cinéma

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