L'art du politiquement correct (Isabelle Barberis) version 2

Publié le par CERISETTE

L'art du politiquement correct (Isabelle Barberis) version 2

Je publie ici une autre analyse du livre d'Isabelle Barbéris, signée Vieuzibou, parce que c'est intéressant de croiser les lectures:

1) Je me suis d’abord demandé pourquoi Isabelle Barbéris, spécialiste du théâtre contemporain, auteur de l’Economie du spectacle », privilégiait le domaine de l’art contemporain pour dénoncer (je fais cette hypothèse ) l’extension du « politiquement correct ».

J’ai trouvé une réponse, dans ce qui me semble une des clés du livre, dans le § intitulé « Destruction de la mimésis et puissance du logo » . Après avoir rappelé que, dans la culture narcissique, la question n’est plus « être ou ne pas être » mais « être ou n’être pas dans la représentation » et mentionné l’attitude du Président de notre République (« le pouvoir consiste à être le regardé regardant, à la fois l’auteur et le sujet de la représentation » !), l’auteur constate une reconfiguration dans laquelle, selon Bruno Latour, « l’activité scientifique s’apparente désormais à une construction sociale, une création » . Et donc « c’est l’art, modèle de constructionnisme, qui sert de modèle à la science, et non l’inverse ». Ce qui explique  que c’est en traitant de l’art que l’on peut le mieux critiquer et dénoncer l’invasion et les excès du « politiquement correct ». Vient s’ajouter le tournant « performatif » (« c’est la performance qui compte ») qui entraîne la fin de la « mimésis » ( « représentation dynamique du réel », et non « simple imitation »). Conséquence : « tout se passe comme si l’art avait remplacé la rationalité et qu’il n’y avait désormais plus de territoire extra-artistique ». Donc tout passe par l’art dont la fonction sera « de moins en moins de produire du sens, mais de se constituer en territoire, en monde possible, en "réalité augmentée ".

Puis, le cas du théâtre est abordé : « la dépréciation du théâtre est l’un des symptômes du phénomène de destruction de la représentation-comme-double ». Dans la référence à l’article de 1939 de Greenberg opposant kitsch et avant-garde , la dénonciation du kitsch serait celle de tous les arts à deux temps « qui, parce qu’ils procèdent par imitation, ont les yeux tournés vers le passé (le texte, la partition) ». Je pense à l’opéra. C’est donc une critique des représentations classiques du théâtre et de l’opéra (critique que ne partage pas l’auteur). Je note aussi  la distinction faite entre Brecht et Debord : « la solution brechtienne demeure rationnelle : elle ne se fonde pas sur une distinction entre passivité et activité mais entre aliénation et dialectisation ».

 A partir de ce constat de la « fin de la culture de la représentation et du début du culte de la performance » tous les excès et les dérives dénoncés par l’auteur sont possibles. Par exemple, Milo Rau, procèderait  à une imitation à partir d’une thèse (la lutte contre l’homophobie et la banalisation du mal) et non à une vraie représentation au sens originel de la mimesis.

2- Le « politiquement correct » et « l’intersectionnalité » (ou le caractère intersectionnel de telle ou telle démarche, représentation, idéologie)

   -le « politiquement correct ».  L’auteur a abordé d’emblée deux significations du politiquement correct, ou plutôt de la critique, voire de la dénonciation du politiquement correct :

  -la critique venant de la droite conservatrice américaine contre le « marxisme culturel »,

  -la critique venant de la gauche contre le politiquement correct culturel idéologique et aliénant.

Ce sont donc deux conceptions en « miroir » : si on définit le « politiquement correct » par un « déni du réel et une occultation de la vérité », ces deux types de critiques sont faites respectivement au nom du « réel de gauche » et du « réel de droite ». C’est à la fois « rassurant » de constater que les notions de gauche et de droite n’ont pas disparu (ce que je pense) et « décevant » de voir que, dans tous les cas, les différentes sortes de politiquement correct occultent la vérité et, en fait, conduisent à une négation du débat et de la dialectique. Ce que l’auteur veut mettre en évidence, c’est une troisième forme de politiquement correct, et donc de critique de cette forme, qui est issue du politiquement correct « de gauche » : « mon angle consistera à mettre en évidence l’institutionnalisation du langage totalitaire qu’est le politiquement correct « de gauche » en partant principalement d’exemples tirés de la culture subventionnée » . Elle met évidemment " les pieds dans le plat " en s’attaquant à ce domaine que les gens de gauche ménagent pour défendre le service public culturel. Elle concentre sa critique de la « bien-pensance dominante » sur la « gauche terra-novienne », puis sur la politique macronienne de la culture  (qui en fait vise à affaiblir le service public comme la fonction publique). Ce n’est donc pas toute la gauche. Personnellement, je trouve que c’est donner beaucoup d’importance à Terra Nova, qui, me semble-t-il, est en train de passer de mode…Et, pour terminer le raisonnement, l’auteur renvoie « dos à dos » la gauche multiculturelle et la droite conservatrice.

    - l’intersectionnalité, ou encore la « grande convergence intersectionnelle » est définie ainsi : « le cumul des discriminations, tiède parodie de la convergence des luttes ». Même si elle découle des notions de multiculturalisme et de différentialisme déjà développées dans les pages précédentes, cette notion me semble plus réductrice que la convergence des luttes : dans cette dernière, il y a une idée d’addition des forces des uns et des autres, dans l’intersectionnalité, plus on augmente le nombre de critères de différenciation des différents groupes , plus on réduit les possibilités de mobilisation sur des objectifs débattus démocratiquement et partagés :  « le fait d’être « anti » n’a jamais suffi à construire un peuple ».

C’est donc sur ces bases que l’auteur en vient à la critique des politiques et des comportements culturels notamment dans le théâtre : « management ethno-différentialiste et racialisation culturelle ». Une remarque : bien qu’elle se défende, dans l’avertissement, de faire du « name dropping » et « d’apporter de l’eau au moulin de la personnalisation de la polémique », je trouve qu’elle est amenée à en faire beaucoup. C’est peut-être inévitable, pas seulement pour expliciter son propos, mais aussi pour nous fournir des repères avec des noms d’artistes par rapport auxquels nous pouvons porter un jugement et nous situer dans le débat.

Je note la critique de David Bobée, directeur du Centre dramatique national de Rouen (dont je n’ai pas eu l’occasion de connaître l’action), soutien de la thèse des 30% de personnes « racisées », non visibles dans le monde de la culture, et chantre de la « lutte contre l’islamophobie ».  « On ne comprend jamais très bien si les revendications particularistes sont de l’ordre de la honte ou de la fierté, ou des deux en même temps…Ne pas discriminer les personnes en surpoids ne signifie pas l’obligation de les aimer, et le contraire de l’islamophobie n’est ni l’islamophilie ni la célébration du voile ni encore la christianophobie qui fait déclarer à David Bobée « qu’aujourd’hui la haine vient des groupes chrétiens ». J’ajoute qu’on retrouve l’ambiguïté du suffixe « phobie » qui, suivant le mot auquel il est rattaché ou simplement le contexte d’utilisation du mot, signifie tantôt « haine », tantôt « peur ». Dans « agoraphobie » ou « claustrophobie », c’est clairement la peur (on ne hait pas la place publique ou l’enfermement, on les craint), par contre dans islamophobie, qu’est ce qui prédomine : la peur (qui va avec la honte) ou la haine (qui peut être exaltée en fierté) ?

En guise de conclusion provisoire : ce qui est critiqué, à juste titre, c’est l’éloignement du public, d’un public varié mais non « différentialisé » ni « racialisé ». C’est aussi la prétention du « nouvel artiste, par la voix des directeurs de Centres dramatiques nationaux, à « connaître et comprendre le réel mieux que quiconque » (à « réinventer d’ailleurs par une sorte de grâce qu’il faut bien appeler subventionnée » !), en fait à devenir des « ingénieurs du social » (je sens nettement la référence au système soviétique qui voulait faire des écrivains et des intellectuels des « ingénieurs des âmes »). Et donc, le risque, par cette exaltation des différences, des minorités et de leur intersectionnalité, et dans un contexte privilégiant la « performance » et le fait de « rendre visibles les invisibles », avec une fait une bonne part de communication et d’images, de conduire à un nouveau conformisme, voire à une nouvelle dictature intellectuelle. C’est la négation même de la représentation et du langage universel du théâtre.

Je rejoins cet argumentaire de l’auteur, même si je trouve que certaines critiques sont un peu forcées (et vont à l’encontre des principes qu’elle-même revendique).

Je donne néanmoins, pour finir, la parole à la « partie adverse » via cette citation d’une auteure-metteuse en scène qui n’est d’ailleurs pas citée dans le livre. C’est un extrait de l’interview de Caroline Guiela Nguyen dans « Le Monde » du jeudi 6 juin 2019 :

  « -Que pensez-vous de la crispation autour des débats sur les questions postcoloniales ou décoloniales, comme lors de l’affaire de l’interdiction des « Suppliantes » d’Eschyle à la Sorbonne ?

  - On a fait appel à moi pour signer la lettre tribune « pour Eschyle » (signée notamment par Ariane Mnouchkine et Wajdi Mouawad). Et je n’ai pas signé. Parce que je pense que cette lettre est d’une naïveté incroyable. Ce qui me gêne, c’est qu’en en faisant uniquement un débat de censure, on annule le débat réel, qui me semble capital pour la France d’aujourd’hui, sur la représentation des diversités. Je suis la première à m’élever contre les interdictions. Il faut que les spectacles se jouent. Mais il faut aussi entendre ce qui se joue dans des évènements comme celui-ci : ce que cela remue, ce que cela crée comme violence, comme peine, comme incompréhension. Si on étouffe ce dialogue-là, on va dans le mur. Il y a autre chose à faire que d’écrire des lettres pour Eschyle. Il y a à écrire des lettres, des récits pour nous, pour les générations et le théâtre à venir ».

       A chacun de se faire une opinion !

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