Le petit maître corrigé (Marivaux à la Comédie Française)

Publié le par CERISETTE

Le petit maître corrigé (Marivaux à la Comédie Française)

1734 :

Le roi Louis XV a 20 ans, il règne depuis qu’il a 13 ans succédant à une période de régence. Il se marie avec Marie Leszczynska et entame très vite une carrière de grand séducteur à la cour de Versailles.

Il gouverne avec des cardinaux assez « réactionnaires » (cardinal Dubois, abbé de Fleury) et les protestants émigrent. (on est bien après la révocation de l’Edit de Nantes et les esprits sont à la contre réforme).

La guerre à l’Autriche est déclarée qui ne durera que 2 ans.

Beaumarchais a 2 ans, et Voltaire déjà 40. On entame le siècle des lumières.

Les comédiens italiens, chassés par Louis XIV à la fin de sa vie, sont revenus. Marivaux, âgé de 46 ans, veut montrer que l’amour n’est pas toujours une passion tragique et que les femmes sont bien souvent plus avisées que les hommes, et surtout plus modestes, désireuses qu’elles sont d’un bonheur simple et harmonieux.

Il a déjà fait représenter : « Arlequin poli par l’amour », « Les jeux de l’amour et du hasard », « Les surprises de l’amour », « Le triomphe de l’amour ». Il s’est également intéressé aux questions politiques et sociales notamment dans « L’ile aux esclaves » ou « La Nouvelle Colonie ».

On lui attribue le « marivaudage », qui reste dans les esprits comme une forme d’expression du badinage, un moyen alambiqué de dire la galanterie, une affectation un peu précieuse dans le vocabulaire, dans la façon de tourner la phrase, et dans celle qu’y mélanger des mots d’esprit et des sous-entendus.

Déjà de son temps, il a été critiqué pour sa façon de « disserter sans fin sur de menus problèmes », bref de couper les cheveux en quatre. On prête à Voltaire ce jugement sur Marivaux qu’il pesait « des œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée ».

Mais ce serait trop vite fait que de le réduire à la gracieuseté des propos échangés et de ne voir que le « baroque » des situations.

Si l’œuvre de Marivaux résiste si bien au temps (c’est l’auteur le plus joué au Français après Molière) c’est qu’elle ne se laisse facilement décortiquer, qu’elle contient plus que ce qu’elle affiche, qu’elle est encore parlante pour nous.

Marivaux parle aussi de justice sociale, d'égale répartition des droits et des devoirs, des conditions de la vie harmonieuse d'un groupe aux prises avec la question du pouvoir, plus que d'un individu désireux de voir clair dans son propre cœur et de trouver le chemin de son bonheur personnel.

C’est à la lumière de ces explications qu’il faut regarder « Le petit Maître corrigé ».

La pièce a été victime d’une cabale à sa sortie et n’a pu être jouée que 2 fois. Puis plus rien, jusqu’à cette représentation près de 300 ans plus tard à la Comédie française.

L’histoire se passe en 3 actes , elle est fabuleusement mise en scène par Clément Hervieux Léger avec la complicité d’Eric Ruf et l’intrigue coule de source.

Un jeune marquis parisien, Rosimond (joué par Loic Corvery) très mondain, précieux -et donc ridicule- doit épouser une jeune aristocrate de province, (Hortense jouée par Claire de la Rüe du Can). La jeune femme est bien vite décidée à lui faire payer la condescendance avec laquelle il semble la regarder, avec la complicité de sa servante (Marton, magnifiquement interprétée par Emeline D’Hermy). La mère de Rosimond est jouée par la sublime Dominique Blanc. Le serviteur de Rosimond (Frontin joué par Christophe Montenez) a adopté les mauvaises manières de son maître, mais sera corrigé (=convaincu) bien plus tôt.

Hortense et surtout Marton (Elle est à la fois primesautière, candide, et d'une intelligence, d'une effronterie comme on n'en voit même pas chez Molière) vont déployer toutes les ruses féminines pour attaquer la fatuité du jeune marquis.

Frontin expose qu’à Paris (il prononce Péris, avec une bouche sucrée et un langage affecté), les mœurs sont plus libres et qu’’il ne convient pas de s’humilier à éprouver de l’amour, un sentiment de bas étage, pas digne de son rang ni de son sexe.

Les péroraisons de Frontin et les délicatesses de son maître Rosimond qui ne peut pas s’assoir sans vérifier qu’il ne salira pas son pourpoing, sont irrésistibles.

La pièce est très drôle, la langue, limpide. La langue de Marivaux est savoureuse, parsemé de bons mots .

Le metteur en scène a fait le choix original de situer l’action à la campagne, en plein air, et de respecter l’époque de l’œuvre. C’est sur un fond de dunes avec des hautes herbes, sous une lumière dorée, que se cachent et se dévoilent les personnages. Le vent souffle qui ébouriffe les coiffures et les certitudes.

Les costumes sont délicieux : tailles serrées par des corsets à baleines et balconnets pigeonnants pour les jeunes femmes, robes à paniers et manches bouffantes pour les dames, jabots, culottes et bas de soie pour les hommes. C’est si mignon, si sensuel !

Ce « Petit-Maître » , sa bêtise ridicule, n’est pas l’apanage du XVIIIe siècle. Chacun d’entre nous connaît un « Petit-Marquis », personnage prétentieux, imbu de lui-même, persuadé d’appartenir à une catégorie sociale privilégiée et c’est pourquoi le thème nous parle toujours.

Quelques répliques cultes

  • Frontin, le valet du petit-maître:

« À Paris la fidélité n'est point sauvage, c'est une fidélité galante, badine, qui entend raillerie, et qui se permet toutes les petites commodités du savoir-vivre ; vous comprenez bien ? »

« A Paris, ma chère enfant, les cœurs, on ne se les donne pas, on se les prête, on ne fait que des essais. »

  • Rosimond:

« Si vous saviez combien le séjour de Paris et de la cour nous gâtent sur les formalités, en vérité, Madame, vous m'excuseriez ; c'est une certaine habitude de vivre avec trop de liberté, une aisance de façons que je condamne, puisqu'elle vous déplaît, mais à laquelle on s'accoutume, et qui vous jette ailleurs dans les impolitesses que vous voyez."

Je conseille à tous ceux qui veulent passer un bon moment , rire et oublier les tracasseries de la vie, d’aller prendre des billets pour la pièce qui continue jusqu’à fin avril.

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