L'abus

Publié le par CERISETTE

L'abus

Il n’était pourtant pas vieux, ni atteint de co-morbidités, comme ils disent maintenant, ce qui veut dire vieux sans le mot.

Il avait la cinquantaine.

C’est vrai, dans certains pays, c’est vieux. Mais pas ici, pas encore. Heureusement parce qu’ici, « vieux » ça veut dire : abusivement payé à ne rien faire. La retraite, qu’on a si durement acquise, est devenue un abus ; Comme une aumône. Ils font baisser les salaires et ils trouvent ensuite que les retraites, c’est trop. Les vieux vivent sur le dos des jeunes. Les jeunes peuvent pas payer, il faut laisser les vieux dans la misère. La misère d’autrefois,  c’était le minimum. Les vieux d’avant avaient connu ça : le minimum des vieux. Les vieux, ça vit au minimum.  Sauf quand ça peut pas.

Mais lui, il avait la cinquantaine. C’est pas vieux, non, c’est pas vieux.

Sa vie, elle, était pleine de co-morbidités, comme ils disent, pour dire « pourrie », sans le mot. Sa vie, elle était remplie de bleus et de bosses.

C’est vrai, ça, mais on peut ajouter : « comme toutes les autres vies. » Qui a pas connu l’absence d’amour, l’amour absent ? Une enfance, c’est un malentendu. On est arrivé là, dans une famille qui vivait de l’abus. Abus de la charité sociale d’abord. Quelle honte, ils étaient pauvres. Comme c’était pas assez, ils pouvaient pas travailler. Handicapés de la vie. Par la vie. Eux-mêmes victimes de l’absence. De l’absence pour raisons de guerre mondiale. Que ce soit ici ou ailleurs, peu importe. Ils étaient nés de la guerre entre les hommes. Il parait qu’il faut plusieurs générations pour guérir. Mais guérir de quoi ? Ils avaient pas de maladies. De celles qu’on voit. Mais ils vivaient dans la souffrance.

Lui, il avait hérité de l’enfance des autres. De leur enfance mutilée. Et il avait survécu. Jusqu’à la cinquantaine.

Un demi-siècle de douleurs qu’on voit pas. C’est long, très long, trop long.

Sa famille vivait dans l’abus. L’abus de drogues, peu importe. On pouvait comprendre. Ils avaient eux-mêmes morflé. Fallait pas faire de gosses. Mais ils savaient pas. Ils savaient pas que ça guérirait rien.  Ils pensaient que les gosses effaceraient l’absence. Le manque. Qu’ils viendraient cacher le grand trou dans leur cœur. Ils avaient cru aux gosses comme on croit à dieu. Non, ils pensaient pas aux minima sociaux. Ils pensaient pas aux allocs frigo. Ils pensaient d’abord au grand trou qu’il fallait pas croiser sur son chemin. Parce qu’on avait toujours envie de sauter. On peut comprendre. Mais on comprend pas.

Les guerres du siècle. Un siècle de guerre. Avec celles qu’on voit et celles qu’on voit pas.

Sa famille avait vécu dans la guerre. La guerre de tous contre tous, la plus sale des guerres. Les gosses étaient devenus des boulets de canon. Et lui, ça lui avait fait des bosses à l’intérieur que quand il y pensait, cinquante années plus tard, il sentait encore comment ça fait mal. Combien de générations pour guérir de sa famille ? Il y pensait, et c’était plus fort que lui. Les yeux, les yeux pleins de larmes, comme si les coups venaient juste de tomber. Personne ne voit. C’est pas une maladie. C’est une plaie, une brûlure, un saignement qu’on voit pas, ça saigne dans le grand trou.  Goutte à goutte. Le minimum pour pas en mourir trop vite. Mais on meurt quand même.

Cinquante ans, ça goutte depuis cinquante années. Y en a marre du minimum, il avait eu aussi envie des abus. Pourquoi pas tenter les abus ? Sa famille avait abusé de son enfance. Sa famille vivait dans l’enfance. Un gosse dans une famille de gosses. Qui ne grandissent jamais. A cause des bosses. A cause de ce qui saigne dedans. Quand on veut pas devenir vieux, on abuse de sa jeunesse, de sa propre jeunesse.  Faut avoir envie de vivre pour abuser de sa vie. Pour sauter dans le grand trou. Le vide, sauter dans le vide. Essayer de sauter, de plonger, se dire c’est le grand jour, c’est le grand plongeon. Je saute, c’est un jour d’amour. Pur. Mais c’est pas l’amour.

Lui, il avait pas du tout tenté de sauter. Mais il avait envie, lui aussi, d’éviter le grand trou. On peut comprendre. Le chemin qui cède sous les pas. Les fissures, les craquements. On aurait eu aussi envie de sauter. Mais non, il avait cherché autre chose ; Il avait envie d’avoir le courage. Le courage de pas regarder pour pas avoir envie.  

Parce que lui, il ne vivait pas de l’aumône. Pour oublier, y avait le travail. Beaucoup de travail. Double journée pour qu’il n’y ait plus de nuits. Mais ça paye de moins en moins, le travail. Bientôt, ça ne sera quasiment plus payé du tout. Bientôt on arrêtera tout le pays pour une guerre qui n’existe pas. Parce que sans guerre, ils ne peuvent pas faire baisser les retraites. Ils inventent des guerres, c’est ça qu’ils font maintenant. Pour montrer que les vieux sont abusivement trop nombreux. Mais lui, il n’avait que la cinquantaine. Et il travaillait jour et nuit pour qu’il n’y ait plus jamais de nuits. Mais il vivait dans la nuit quand même.

C’est une co-morbidité l’abus de travail ? Quelle honte, il abusait du travail ! Il n’était plus pauvre, il n’était plus mutilé. C’est ce qui avait changé depuis son enfance. Mais il était encore malade de la guerre. Malade de l’absence, comme un grand trou.

On peut pas oublier cinquante ans de guerre. Tout le siècle aussi, qui pesait sur son dos. Un siècle d’absence d’amour, comme un grand trou, un grand trou dans le cœur. 

Il savait, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Il avait cru aux gosses lui aussi. Il avait cru que ça serait une raison pour réduire la souffrance au minimum. Les gosses, ça réduit rien du tout au minimum. Au contraire. Mais on peut toujours tenter de sauter. De sauter de l’enfance comme on saute d’un train. C’est une nuit d’amour. Pure. Mais non, c’est une nuit de douleurs.

Enfin, il y avait les gosses maintenant. Dans un premier temps, c’est joyeux. Quand on ne pense pas à la guerre qui fait rage, partout, dehors et dedans. Mais on y pense quand même.

Lui, il savait que cinquante ans, c’était l’âge de sa famille. L’âge de la mort de la famille. L’âge de la mort de toute la famille. Fauchée par les abus, fauchée par les maladies qu’on ne peut pas voir. Quand ça revenait dans ses yeux, toutes ces morts, les larmes coulaient comme du sang, goutte à goutte. Quelle honte que la pauvreté de l’amour. Il savait mais ne pouvait pas s’empêcher. L’amour, dans sa famille, c’était la guerre.

Il avait la cinquantaine. C’est pas vieux pour mourir. Surtout qu’il n’était pas mort de la guerre. Même s’il en était malade.

La retraite, la belle vie, les jours heureux, tout ça n’existerait jamais pour lui. Il faut pouvoir guérir les coups qui font des bosses à l’intérieur. Des tumeurs. Mais on ne dit pas ce mot. On parle d’une maladie médiatique, on ne parle plus des maladies qui poussent toutes seules, à cause de l’absence. C’est mieux, parce que ces maladies-là, ne sont pas soignables. On ne les voit juste pas du tout. De toutes façons, on n’en guérit pas. Ce sont des maladies de la vie. Qu’on a quand on est vieux. Mais pas lui, il était pas si vieux. La cinquantaine, c’est pas vieux pour mourir.

Il était mort dans son enfance, d’une maladie qui pousse dedans comme une bosse, comme un coup qui ne veut pas guérir.

Il est mort de son enfance, alors, c’est pas l’abus qui pouvait l’achever. Même si…

PS: Ce texte est écrit à la mémoire d'un absent.

 

Publié dans Humeurs

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