Poussière (Lars Noren- Comédie Française)

Publié le par CERISETTE

Poussière (Lars Noren- Comédie Française)

Ils sont dix, non onze, cinq femmes et six hommes.

Le décor ? un bout de plage sans charme, envahi d’algues, de scories, de déchets, de pelles, de vielles chaises qui s’effondrent.

Lars Noren, l’auteur et metteur en scène explique qu’il s’agit d’une plage méditerranéenne, mais franchement on se croirait au bord de la Baltique. La plage n’a pas de soleil, pas de joie, pas de couleurs chaudes comme les plages d’Italie. Tout est brumeux, terne et gris, sans lumière franche.

Enfin on est dans un lieu de vacances, de grandes vacances et tous ont l’habitude de venir séjourner au bord de cette mer depuis toute leur vie. Mais le décor a vieilli lui aussi, s’est défraichi, s’est laissé envahir par l’oubli et la tristesse.

Ils ont tous plus de 60 ans ; ils entament la dernière phase de leur vie.

Le titre POUSSIERE fait certainement référence à la Bible : C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. (Genèse 3:19).

C’est pourquoi les critiques parlent d’une pièce de théâtre sur la mort. Certes la mort est un sujet récurrent des conversations des personnages, mais je ne crois pas que l’auteur ait voulu nous dire quoi que ce soit sur la mort. Rien à voir avec Shakespeare (« Etre ou ne pas être »).  Il me semble pour ma part que le sujet de cette pièce est bien pire que la mort, il s’agit de la fin de vie.

« D’une écriture clinique, précise jusque dans le moindre silence, Lars Noren impose sur le plateau une atmosphère étrange, inquiétante, où la grisaille du temps qui passe se lit sur les visages ridés, les corps abîmés, les vêtements froissés, les murs de cet hôtel sans nom où année après année, dans un rituel immuable, tous se retrouvent. Ils sont vieux, souffreteux, cloîtrés dans leur solitude. Ils parlent sans se parler, sans s’écouter. Les mots glissent, les phrases restent en suspens, inachevées. Le désordre envahit leur corps ».  L’Humanité 19 février 2018.

On ne se trouve pas face à la mort, mais dans un hospice de vieillards, ce qu’on appelle un EHPAD, enfin l’image mentale que l’on en a. Les pensionnaires sont tous vieux et ils vont vieillir sur scène, ils vont sombrer dans la déchéance, celle que l’on craint tous : on perd la mémoire, que pourtant on essaie frileusement de ramener près de soi comme on peut, on devient acrimonieux, on n’écoute plus que soi, le monde se rétrécit , les plus grandes amoures, les plus grandes fidélités disparaissent, englouties par l’égoïsme, les émotions ne sont plus que négatives, on a peur, ou alors on est en colère, on ne peut plus rien apprécier, on n’a plus faim, on devient même carrément méchant parfois, ou alors on passe son temps à se plaindre, à gémir, à faire taire les autres (« Parlez plus fort ou alors fermez la », hurle un des personnages à un autre).

Ces personnages n’ont pas de nom, sauf la jeune femme qui a l’air d’une enfant et qui est handicapée mentale. Elle se prénomme Marilyn, triste référence pour une pauvre enfant. Marilyn est peut-être la seule à exprimer de l’attachement,  pour l’un des vieux rébarbatifs qui peuple la plage, enfin, elle tente d’obtenir de l’affection en se roulant en boule à ses pieds, en se jetant dans ses bras et en se frottant à lui comme un animal. Elle est aussi et peut être l’ange de la mort, car c’est elle qui conduit chacun des personnages vers un autre monde, au-delà d’un rideau semi transparent qui bouche le fond de la scène et où les personnages circulent comme des fantômes. Ils semblent, là bas, dans cet au delà transparent, être enfin délivrés du poids de leurs corps et de leurs paroles.

Si les personnages n’ont pas de nom, ils ont une identité malgré tout :

Il y a un ouvrier du bâtiment complètement déglingué (Hervé Pierre). Sa femme (Dominique Blanc) a été coiffeuse ; ils ont eu trois enfants. Une autre femme à la retraite, anorexique, très seule (Anne Kessler) était médecin : elle parle beaucoup de sa fille morte d’une sclérose en plaques à trente et un ans. Elle lit toujours le même quotidien, celui du 18 octobre 1961 Assis près d’elle, un pasteur de soixante-trois ans (Alain Lenglet) cumule psoriasis, arthrose et Parkinson. Il a été violé, quand il était enfant.

Une femme (Danièle Lebrun) a eu un AVC ; veuve après trente ans de mariage, elle se retrouve aussi seule que l’ancien médecin. Un ancien travailleur de nuit, (Christian Gonon, il a eu des enfants et son père s’est suicidé quand il était petit. Une femme de soixante-six ans (Martine Chevallier) doit s’occuper de sa fille, Marylin, une handicapée mentale de trente-sept ans (Françoise Gillard). Elle a vécu, seule et très pauvre depuis longtemps, après que son mari qui la battait, soit parti. Son travail: s’occuper de personnes âgées ou mourantes.

Il y a un homme cardiaque, atteint d’un cancer du foie (Gilles David). D’abord coursier  il est arrivé à être chef-comptable dans une moyenne entreprise. Sa femme le quitte après vingt-sept ans de mariage.  Cet autre homme (Didier Sandre) vit seul, sans famille ; il n’a pas eu d’enfant et s’occupait lui aussi de personnes âgées. Il dit qu’il est constipé, et qu’il a un cancer des amygdales. Grand et  trapu (Bruno Raffaeli),  un curieux bonhomme ex-chauffeur routier,  au chapeau melon blanc, a toujours avec lui  les cendres de son chien dans un petit sac; à la fin, il les dispersera sur la plage.

Une femme, sans doute une migrante, passe, un bébé dans les bras : elle fait la manche. Elle est repoussée sans ménagement par tous les vieillards de la plage, eux qui ne regardent qu'eux mêmes, qui se regardent souffrir, sans compassion pour le monde qui vient.

Une citation de l’auteur : « Dans Poussière, nous sommes à la fin. Qu’est-ce qui a été important dans une vie ? Qu’a été ma vie ? Mon temps ? Que vais-je emporter avec moi dans la mort ? Qui suis-je ? Il est tellement facile de dire « je », de dire que nous sommes un « je » spécifique. A la fin, la vie est révélée. La vie est comme un reflux d’une vague. Le sol est nu et on voit alors une partie de notre vie étalée dans l’espace vide. Dans cette pièce, je cherche ces détails-là, ces moments qui définissent une vie. »

Contrairement à ce qui pourrait en apparaitre, la pièce est captivante, on ne s’y ennuie pas une minute, c’est un peu du Becket mais peut être en plus sombre, en moins métaphysique. Et finalement on rit aussi.

Tout s’étiole, « ça sent la vielle chatte pourrie », les personnages,  miroirs de nous-mêmes s’interrogent : « Où ai-je mis mon livre ? », « Qui viendra nous enterrer ? », mais rien n’est finalement angoissant, la mort est une promesse…

L’auteur suédois Lars Noren est un des plus grands auteurs mondiaux contemporains. Il est comparé au suédois Ibsen et au  norvégien Strindberg. Il a 74 ans et 80 pièces à son actif. C’est sûr, c’est lui aussi un personnage tourmenté !

Il est souvent fait allusion à Simone Weil, la philosophe, et à un de ses livres: "La pesanteur et la grâce", livre parcellaire de réflexions philosophiques, livre construit comme les dialogues de POUSSIERE, à partir de bribes, de phrases à peine finies, de pensées débutantes et pourtant si construites.

La pièce se joue jusqu'en juin 2018...et nous avons la chance de pouvoir bénéficier de telles représentations avec de tels acteurs pour des prix allant de 7 euros à 36 euros.

Dominique Blanc est, comme toujours exceptionnelle.

Poussière (Lars Noren- Comédie Française)
Poussière (Lars Noren- Comédie Française)Poussière (Lars Noren- Comédie Française)
Poussière (Lars Noren- Comédie Française)Poussière (Lars Noren- Comédie Française)

Publié dans spectacles, Théatre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article