De la globalisation du capital éducatif

Publié le par CERISETTE

De la globalisation du capital éducatif

En ces journées ensoleillées de juin, nos pensées s’éloignent de l’actualité politique (dimanche 18 juin, c’est la fin du cycle électoral, ouf !) pour se tourner vers les vacances, les voyages, la détente…

Mais il reste, en pleine actualité, un sujet de société redoutable, et, peut-être, un peu masqué. Je viens de voir un débat qui en a révélé la gravité.

Voici deux des protagonistes du débat : lui, un consultant dans le domaine du conseil en formation et en stratégies éducatives, un look managérial, jeune, brillant, jamais à court d’arguments, sûr de lui , tranchant et même un rien méprisant dans ses réparties : elle , une parlementaire (elle siège au Sénat, elle n’est pas en campagne électorale) calme, presque douce, souriante, s’exprimant de façon posée , recherchant plutôt le consensus et même une sorte d’empathie.

Et il attaque bille en tête : « vous voulez vraiment que la France soit avec Cuba le dernier pays au monde à refuser la globalisation du capital éducatif ? ». « Vous vous rendez compte que la faiblesse des droits d’inscription à l’Université est une absurdité ? Il est urgent de les augmenter ! Et d’ailleurs, toutes les familles qui s’occupent sérieusement des études et de la réussite de leurs enfants fuient l’Université. Et même, ils ont compris qu’il n’y a rien plus rien à attendre de nos autres établissements (je comprends qu’il vise les grandes écoles, sciences po, etc…), ils se dépêchent d’inscrire leurs enfants à Londres, aux Etats-Unis et bientôt en Chine voire en Russie ».

Devant le ton péremptoire, presque brutal, de ces affirmations assénées sans nuance, elle, pourtant bien disposée envers un débat contradictoire, reste sans voix. Et la caméra montre son expression stupéfaite. En fait, elle n’arrive pas à prendre le contrepied de ces arguments, elle évoque son expérience de professeur, la nécessité d’accompagner les élèves et les étudiants en tenant compte de leur environnement familial et social, de veiller à les motiver, à les sensibiliser aux difficultés de leur entrée dans la vie adulte. Mais elle reste démunie sur le fond du sujet.

Vous avez compris, il s’agit, en ces jours de baccalauréat, de l’avenir de nos enfants, et de l’accès à un enseignement de qualité, en particulier concernant l’enseignement supérieur.

En fait la « thèse » de notre consultant se développe à deux niveaux :

-le premier niveau fait appel en apparence au bon sens : vous comprenez, les dépenses publiques ne peuvent plus augmenter (elles doivent même diminuer), comment voulez-vous que ces malheureuses universités s’en sortent, avec leurs étudiants de plus en plus nombreux. Et vous savez bien que, dans les grandes écoles, les bons enseignants, ceux qui sont recherchés dans le monde entier, vont « se vendre » de plus en plus cher. Et les dépenses de locaux, d’équipements et d’outils de travail modernes vont s’accroître ; sans parler des labos de pointe, des missions à l’étranger, etc… Donc, soyons pragmatiques, augmentons les droits d’inscription.

Tiens, regardons un peu ce qui se passe ailleurs, à commencer par l’Europe : en Grèce, selon Eurostat, les dépenses publiques pour l’éducation ont baissé de 20% entre 2010 et 2016. En 2009, 102 000 enseignants travaillaient dans le secondaire. En 2017, ils n’étaient plus que 73 000. Les cours privés se sont développés massivement pour aider les étudiants à passer les examens d’entrée à l’Université, et les familles, déjà exsangues à la suite de la crise de la dette, sont de moins en moins nombreuses à pouvoir soutenir leurs enfants dans la poursuite de leurs études. Et, en Grande Bretagne, l’augmentation massive des droits d’inscription, à au moins 9000 livres (idem en euros) annuelles, n’expliquerait-elle pas les déboires électoraux du gouvernement conservateur ? A quoi notre consultant répondrait que les établissements les plus prestigieux sont recherchés par les bons étudiants du monde entier : on se bouscule à l’entrée d’Oxford, de Cambridge, avec des frais bien plus élevés que les 9000 livres.

-le deuxième niveau est plus dur mais aussi plus cohérent avec la « pensée unique » économique qui veut nous dominer : les étudiants travailleront d’autant mieux et seront d’autant plus acharnés à décrocher les bons diplômes qu’ils auront payé plus cher. Ce n’est plus du pragmatisme, c’est de l’idéologie à l’état « pur ». Et cette idéologie me révolte :

. Sur un plan personnel d’abord. J’ai eu la chance de faire de très bonnes études, de très haut niveau, et la plupart de mes proches ont eux aussi fait des études supérieures. Je n’en connais pratiquement aucun qui ait dû payer des frais d’accès importants (je ne parle pas évidemment des dépenses de vie courante, logement, repas, loisirs des étudiants). Avons-nous été de mauvais étudiants, trop peu motivés ? Et nos professeurs ? J’ai une immense reconnaissance pour mes professeurs, mais comment imaginer qu’ils se seraient « vendus » au plus offrant pour se consacrer à leur métier, éveiller et construire en nous ce qu’il y a de meilleur pour affronter la vie et le monde du travail ?

. Mais aussi, plus généralement, par son cynisme : outre le fait qu’elle ferme l’accès à l’enseignement de qualité aux gens les moins riches, elle mise sur le comportement des familles : quels parents ne se sacrifieraient pas, en se restreignant sur toutes sortes d’autres dépenses, pour permettre à leurs enfants de réussir leurs études, dans un contexte d’accès à un emploi de plus en plus difficile ? Ou alors, n’est-ce pas un moyen de « se débarrasser » des pauvres ; pauvre et « non motivé », les études, ce n’est pas fait pour vous, allez-vous faire voir ailleurs.

Qu'il s’agisse du premier ou du deuxième niveau, une des conséquences de ces politiques devient de plus en plus inquiétante : c’est le risque de « dérèglement » de l’économie par l’explosion des encours de prêts étudiants. Aux Etats-Unis, au début de cette année, ils représentent 1400 milliards de dollars et concernent plus de 40 millions de citoyens américains dont 7 millions sont d’ores et déjà incapables de rembourser. Cela représente plus que tous les prêts automobiles et constitue une nouvelle menace de crise de type « subprimes ».

Ne nous faisons pas d’illusions. Les politiques en question ne cherchent pas à éviter ces dérèglements en réalité, d’ailleurs en sont-ils capables ? On ne nous demande pas de nous épanouir dans la réflexion indépendante, la liberté de pensée ou le développement culturel ; Nous sommes devenus un capital à faire fructifier, et on nous demande de constituer et mettre en valeur le capital éducatif de nos enfants.

N’est-ce pas plus simple ainsi ?

Allez, les vacances approchent, profitez bien du beau temps .

 

Signé: Vieuzibou

Publié dans Humeurs

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Claire-Marie 16/06/2017 22:54

Édifiant cet article, comme tu as raison, je partage complètement ton point de vue tout en étant consciente que tes enfants ont eu la chance de t'avoir comme maman et que ce que tu leur as donné n'a pas coûté un rond à l’État.
Comme toi je crois qu'il n'y a pas de lien entre la motivation et le coût. Comble de l'injustice, l'université n'a rien trouvé de mieux que de "tirer au sort" pour les inscriptions... pour celui qui n'a pas de sous, il lui faudra une bonne étoile....