Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)

Publié le par CERISETTE

Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad d’après Sophocle

Comment un grand auteur de la Grèce du Vème siècle avant JC peut -il parler, non seulement à notre culture (nos références, notre histoire, notre utilisation des grands mythes) mais aussi à notre présent, notre histoire contemporaine, nos préoccupations ?

Retour sur Wajdi Mouawad.

Né en 1968 au Liban, il est contraint de s’exiler pendant la guerre du Liban. Sa patrie d’adoption, la France, refusant de l’adopter, il s’en va au Québec et c’est sous l’étiquette metteur en scène /comédien/écrivain CANADIEN que la France lui a donné la direction récente du théâtre national de La Colline.

En 2005, il refuse le molière du Meilleur auteur francophone qui devait lui être décerné. Son but : dénoncer le travail de certains directeurs de théâtre qui négligent la lecture des manuscrits et qui, en ce sens, ne s’impliquent pas dans la promotion des jeunes dramaturges. (mais honnêtement, après un tel accueil initial, il aurait eu beaucoup de raisons de prendre sa distance avec la France).

Wajdi Mouawad est un fin lettré, grand connaisseur de la culture classique, et capable de traduire du grec ancien, ce qu’il a fait pour cette pièce où il a été très touchée par la mort brutale de son traducteur.

Son projet depuis quelques années était de mettre en scène les 7 ou 8 tragédies de Sophocle qui sont parvenues jusqu’à nous et Les Larmes d’Œdipe en sont le dernier volet.

Tout a été regroupé sous le titre Le Dernier jour de sa vie. Wajdi Mouawad a commencé par Des Femmes (Les Trachiniennes, Antigone et Electre), puis Des Héros (avec Œdipe Roi, et Ajax).

Ce troisième et dernier opus s’intitule Des Mourants et regroupe Philoctète et Œdipe à Colone.

Et cette dernière pièce est donc présentée comme Les Larmes d’Œdipe.

Sophocle : V ème siècle av JC, le siècle de Périclès, donc le siècle le plus lumineux de la Grèce antique. Œdipe à Colone est sa dernière pièce. (Du moins pour ce qu’on en sait car Sophocle a écrit des centaines de pièces, aujourd’hui perdues.

De quoi est-il question ? Dans Œdipe à Colone, Œdipe, qui cherche vraiment à fuir la vérité, SA vérité (il a épousé sa mère et tué son père comme prédit par l’oracle d’Apollon à Delphes). Il est très apprécié pourtant dans sa cité de Thèbes, mais il ne peut pas supporter son destin et c’est pourquoi il s’est crevé les yeux.

Chez Sophocle, l’oracle avait ajouté que le lieu de la mort d’Œdipe serait source de prospérité et de bonheur.

Nous sommes donc en compagnie d’Œdipe, aveugle et de sa fille/sœur Antigone. Tous deux se trouvent, à la nuit tombée en un lieu inconnu qui s’avère être un théâtre antique.

Œdipe : « Moi qui fut roi, je mourrai étranger en terre étrangère. »

Un homme s’approche en tâtonnant : c’est Le Coryphée. Il apporte avec lui les bruits de la Ville. Athènes n’est pas loin de Colone.

« Aphones sont les dieux, Et sourds sont les hommes »

Antigone raconte l’histoire de son père/frère (elle est la fille et donc aussi la sœur d’Œdipe).

« Comment oublier l’odeur des figuiers, l’odeur de l’été dans la ferrure du soleil ? »

« Le pouvoir écrase tout et à ceux qui se sentent impuissants, il ne reste que la possibilité de raconter ».

Œdipe a été adopté, et il tient son nom de ses jambes enflées, blessées qu’elles ont été, à sa naissance.

« Antigone : Le monde chute aux ravins des mots et des paroles.

Œdipe : Oui Apollon m’a délivré son énigme, labyrinthe de mots, dans l’aveuglement du jour, mais le monstre caché au centre de la vérité, je n’ai pas su le deviner. »

Le Coryphée raconte qu’on tue à Athènes, aujourd’hui, c’est contemporain. Les jeunes meurent avant les vieux.

Et Œdipe, qui a délivré sa cité de la Sphinge, en répondant à l’énigme (« Qu’est ce qui marche à 4 pattes le matin, à deux pattes le midi et à trois pattes, le soir ? », délivre son message :

« Si c’est toujours la même sphinge qui revient, posant toujours la même question, de manière plus cachée et plus dévoyée, il faut lui faire toujours la même réponse."

Coryphée : L’humain. Oui. Tu as raison. L’humain reste toujours la réponse à toute forme de terreur ».

Comment ne pas voir, à l’entrée de notre cité mondiale aujourd'hui, la sphinge (le monstre)  qui détruit tout et se rit de notre ignorance ? Comment le message d’Œdipe mourant pourrait-il nous parler mieux ? C’est le courage qu’il faut pour affronter l’injustice. Nous mourrons du manque de courage.

Ce qui arrive à la Grèce d’aujourd’hui est aussi ce qui nous arrive à nous tous, nous sommes dans la même situation, enfermés dans la grotte du monstre….

La mise en scène est inoubliable : les trois personnages apparaissent dans un halo rouge, et dessinent des silhouettes qui ressemblent à celles qui sont peintes sur les poteries. Puis, les personnages traversent une barrière invisible, le rideau vient se baisser derrière eux mais les ombres ne sont pas les leurs. Ils sont passés dans le monde de l’au-delà, dans le monde des réalités moins vraies que la vérité. Ils sortent de la grotte, les ombres, leurs ombres bougent autrement.

Et Œdipe meurt, mais sa mort sera une bénédiction pour les habitants de Colone, c’est ce que les présages ont stipulé.

« Antigone : Il faut porter à bout de bras les éclats d’or de nos vies ».

La pièce m’a scotchée, c’est du grand art, c’est un moment de théâtre magique : nous sommes plongés il y a 3000 ans dans la nuit des temps, dans le paysage mental des grecs, accoucheurs de notre civilisation qui se meurt…

Les dieux de Sophocle nous taquinent, ils sont beaucoup plus dangereux et puissants que les hommes et surtout ils ne libèrent qu’une partie de la vérité. Ce qu’ils détestent et attire leur courroux, c’est la démesure….

Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)
Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)Les larmes d’Œdipe (théâtre de La Colline)

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