Calaciura est un très grand écrivain. Ce livre n’est pas le meilleur qu’il ait écrit, mais je le chronique pour rappeler à quel point son écriture est totalement exceptionnelle.
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Je crois que là où il réussit le mieux, c’est quand il parle des enfants, comme dans ce livre de lui, ce roman que je n’ai jamais oublié et qui m’a laissée, une « brèche intérieure, une entaille, une lézarde, » comme le font les livres particulièrement émouvants. Ce roman s’appelait « Borgo Vecchio » — publié en 2017 et qui a obtenu de nombreux prix dont le Prix Femina en France en 2019- . Il y mettait en scène des enfants dans un faubourg très pauvre de Palerme, des enfants laissés à eux-mêmes, maltraités par des pères brutaux et alcooliques, quand ils ne finissaient pas morts sous les coups. (voir chronique ICI)
Calaciura est sicilien, né en 1960, journaliste de métier, et il vit aujourd’hui à Rome où il écrit dans un journal de gauche « Il Manifesto ».
Mais ce n’est pas pour ses idées politiques que je qualifierais de « woke » que j’apprécie cet écrivain, on s’en doute. C’est que sa plume est teintée de tant de délicatesse, et de poésie que ce qu’il raconte, et qui est très souvent tragiquement violent et âpre, s’en trouve complètement transfiguré. C’est un magicien de la langue et un maitre de la sensibilité, sans céder jamais au pathos ou à l’obscène.
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Ce dernier livre est un livre de nouvelles, il est très peu épais, et ne comporte que 5 histoires assez courtes. Mais ces brefs récits s’adaptent parfaitement à un virtuose du style comme Calaciura. De plus, ces histoires ont été écrites il y a 10 ans, c’est donc une nouvelle publication, pour « occuper le terrain ».
La nouvelle que j’ai préférée dans cet ouvrage s’intitule « La journée d’Arminio ».
Il s’agit d’un petit garçon de 10 ans que ses parents emmènent à Rome pour y être opéré des yeux, car il souffre depuis sa naissance d’une très forte myopie accompagnée d’un début de déchirement de la rétine. A cause de cette très mauvaise vue, le gamin interprète mal les images qu’il entr’aperçoit. Cela lui créé des sortes de « mirages ».
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Je vais citer le texte pour donner un aperçu du style de Calaciura (et de la qualité de la traduction !!)
« Arminio n’arrivait pas à voir les personnes qui l’entouraient, agrippé à la main de sa mère, il essayait de discerner quelque chose entre une hanche et un sac et, l’espace d’un instant, découvrit une femme voilée qui tenait un chameau par la bride. Mais il comprit que ce n’était qu’une vision suggérée par sa myopie et força ses yeux dans la lumière plate du wagon jusqu’à découvrir que la femme voilée tenait en réalité par la main un mari, et que celui-ci avait, sur les épaules, un enfant terrorisé par la foule. »
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Je trouve que c’est tellement juste, comme description : c’est un myope profond qui essaie de rendre cohérent son environnement et complète ses informations visuelles peu précises par des éléments suggérés par le contexte. Dans le cas présent, comme Arminio traversait des quartiers populaires où les odeurs renvoyaient à des pays africains, il imaginait logiquement un chameau. C’est amusant et si vrai !
« Il percevait la grande chaleur des locomotives et du ciment, la main moite de sa maman qui le guidait le long du quai, des parlers étrangers d’Arabie qui, même adoucis par un sourire, lui faisaient l’effet de menaces, et puis des odeurs d’épices, de chair humaine, d’huiles et de graisses, et tout cela avait un air exotique, étranger, énorme. »
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L’enfant va ensuite être poussé par la foule et tomber dans les mains d’un gang d’enfants des rues, des gitans, qui auront l’idée de le vendre, mais y renonceront vite devant son handicap.
La bande va lui faire vivre la cruauté de la misère et les cahots d’un monde où la beauté et la générosité éclosent juste à côté de l’horreur, de la saleté et de la puanteur. Ces enfants sans amour ne vont pas se mettre à protéger Arminio qui devra, lui aussi, trouver sa place dans cette vie de galère. Calaciura ne fait pas dans les bons sentiments, comme je l’ai signalé plus haut. Mais le groupe saura se montrer « miséricordieux » et le sauvera finalement en le ramenant à l’hôpital, là où il aurait dû se trouver.
Après l’opération, Arminio va découvrir le visage de ses parents, prendre conscience de leur inquiétude, bref voir de nouveau la réalité. Chez certaines personnes, retrouver une bonne vision peut même les plonger dans la dépression, j’ai personnellement connu quelqu’un comme ça.
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Je ne résiste pas à citer ce fabuleux dernier mirage.
« La chambre de la clinique était plongée dans une pénombre propre et silencieuse. En face de son lit, Arminio voyait la photo indistincte d’une mouette aux ailes déployées.[…] Ensuite, peu à peu, la lumière revint inonder ses yeux et il lui sembla que le monde avait le même visage que son grand-père, les mêmes rides que quand ils se mettaient tout près l’un de l’autre, visage contre visage. Arminio sourit à sa maman et vit pour la première fois les cernes de son inquiétude et l’éclair de bonheur, comme une légère moue sur ses lèvres ; il vit son père et ses tempes dégarnies qui révélaient les veines palpitantes de son angoisse, le chirurgien bronzé avec ses cheveux blancs et ses baskets qui le scrutait en souriant, satisfait de son travail. Il y voyait bien, Arminio, rien n’était plus flou, rien ne se perdait. Quand il revint dans sa chambre remplir sa valise pour le retour à la maison, il découvrit que la photo accrochée en face de son lit n’était pas celle d’une mouette, mais celle du pape sans cataracte, les bras ouverts sur la place Saint-Pierre, avec en dessous une dédicace au chirurgien et sa signature de pontife ».
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Le pape s’était fait opérer de la cataracte dans cette clinique et par ce chirurgien !!