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Les routes de la soif. Voyage aux sources de la mer d’Aral de Cédric Gras (Editions Stock, 2025)

Les routes de la soif.   Voyage aux sources de la mer d’Aral  de Cédric Gras (Editions Stock, 2025)

On peut définir Cédric Gras, né en 1982, comme un écrivain voyageur contemporain, s’inscrivant dans la lignée de Nicolas Bouvier, à l’instar de Sylvain Tesson, avec qui d’ailleurs, il a participé à une expédition à moto de Moscou à Paris, sur les traces de la Grande Armée napoléonienne en retraite. Très tôt, il manifeste beaucoup d’endurance devant l’effort physique : à 19 ans, il traverse la Mongolie à cheval, la Chine en vélo, et le Tibet en partie à pied. Il est aussi féru de montagne et d’alpinisme. Ce qui le caractérise avant tout, c’est sa passion pour le monde russe et postsoviétique (donc bien plus large que la Russie stricto sensu) qui englobe les contrées lointaines et encore en partie mythiques de l’Asie Centrale.

Cédric Gras porte un regard passionné, mais dépourvu d’idéologie et de jugements a priori. Il ne se contente pas de voyager et d’écrire sur ces pays, il y passe aussi quelques années de sa vie et crée un établissement de l’Alliance Française à Vladivostok, de 2005 à 2009, pour faire de même ensuite à Donetsk, qu’il quitte en 2014 en raison du conflit du Donbass.

Dans « Les routes de la soif », il nous décrit toute une région qui constitue actuellement une sorte « d’angle mort » de la géopolitique, à savoir les anciennes républiques soviétiques de l’Asie Centrale. Elles ne connaissent pas les conflits ou les tensions avec la Russie qui touchent l’Europe, mais vivent néanmoins une évolution complexe et souvent contrastée.

Le thème du livre : remonter, depuis la mer d’Aral asséchée, le fleuve Amou Daria, qui traverse tous ces nouveaux pays en « stan » jusqu’au glacier originel, à 7000 mètres d’altitude, dans les montagnes du Pamir à la frontière chinoise : depuis le pays des Karakalpaks, le « Karakalpakstan » autour de la mer d’Aral, jusqu’aux sources de ce fleuve que l’on peut comparer au Nil : « nous remontons la piste de l’eau, la filière de la soif, l’origine de la vie ». Ce pauvre fleuve Amou Daria, le légendaire Oxus d’Alexandre le Grand, voit son eau entièrement absorbée par la culture du coton et du riz, et aussi par d’innombrables canaux de dérivation plus ou moins importants.

Voici les pays traversés :

- On trouve une sévère dictature « familiale », comme en Corée du Nord, au Turkménistan : après le décès du dénommé Saparmourat Niazov, ancien secrétaire du parti communiste, autoproclamé « chef des Turkmènes » à vie, un certain Gurbanguly Berdymukhamedov est devenu « protecteur des Turkmènes ». Curieusement, il a démissionné pour transmettre le pouvoir à son fils Serdar Gurbangulievitch Berdymukhamedov. C’est un pays fermé, privé de contacts avec l’extérieur, mais où les revenus des énormes gisements de gaz ont permis aux dirigeants de s’enrichir et d’enrichir les entreprises (dont Bouygues) qui ont construit des quartiers ultramodernes mais complètement aseptisés dans la capitale Achgabat. Cédric Gras est invité à donner une conférence à l’université, devant des étudiants bien alignés et sages :

" –"Dites, s’il vous plaît, quelques mots sur l’amitié franco-turkmène " -Je bredouille quelques formules consacrées. Je souhaite des horizons radieux à nos relations bilatérales « -Pouvez-vous remercier notre respecté président pour votre venue ? »"

Le Turkménistan est traversé par un canal d’irrigation de plus de 1000 km depuis l’Amou Daria à travers le désert du Karakoum : « Dès 1950, le chantier avait commencé à grand renfort de prisonniers suant par tous leurs pores ou gelant de toutes leurs chairs ». Le goulag était bien un projet économique. Enfin, une autre « gloire » du Turkménistan est la race de cheval « akhal-téké ». « Une gigantesque statue dorée représente Gurbanguly juché sur un de ces chevaux à un rond-point de la ville ».

- Vient ensuite l’Ouzbékistan, le plus peuplé de ces États. « L’Ouzbékistan fait figure de pays libre comparé à son voisin turkmène. On est toujours la démocratie d’un autre. » À son arrivée au pouvoir, l’actuel président, Sharkat Mirziyoyev, a fait libérer la plupart des prisonniers politiques, tout en veillant néanmoins à retoucher la constitution pour se présenter jusqu’en 2040.  Mais…à la frontière avec l’Afghanistan, une interprète ouzbèke se confie à Cédric Gras : elle s’abstient de boire de la bière devant les clients d’un restaurant. « Elle-même est divorcée d’un mariage arrangé ou presque et elle a envoyé ses enfants étudier au Kazakhstan pour moins d’entraves. Même à la capitale, Tachkent, les copines commencent à se couvrir. Celles qui le voudraient n’osent plus trop déambuler en tenue courte au son de leurs talons. Et ce n’est pas tant une résurgence de l’islam vernaculaire qu’une importation des us de la péninsule arabique. »

C’est en Ouzbékistan que les touristes, qui y sont les bienvenus, peuvent visiter les cités historiques de Boukhara et Samarcande. Faisons un peu d’histoire à Boukhara : « au 19e siècle, l’émir qui gouvernait l’oasis de 180 000 âmes l’interdisait à tout infidèle. On précipitait du haut du minaret les condamnés et chaque maison y possédait son esclave persan. Deux émissaires anglais furent notamment exécutés avant que le hongrois Vambéry ne parvînt à se faire passer pour un Hadj. Il décrivit une atmosphère moyenâgeuse et une dévotion de tout instant ». Vinrent les armées du tsar qui conquirent la ville en 1868. « Elles encouragèrent la culture du coton tout en laissant la population à son arriération et à sa religion ». Puis « les Soviets assainirent la cité, imposèrent collectivisation, planification centralisée et libération de la femme ».

- Le voyage se termine au Tadjikistan. « Nous retrouvons le roulis des nids-de-poule et du goudron rapiécé. Le paysage desséché passe comme un long plan d’art et d’essai…Je dévisage les gens de ce pays pauvre à pleurer. La route fait par endroits office de marché où s’échangent pastèques, fruits secs et tout ce que produisent les cultures mitoyennes, au milieu du trafic. » Dans ce pays aussi règne un président autoritaire, au pouvoir depuis trente ans, qui se targue d’avoir empêché l’arrivée au pouvoir des islamistes, après une guerre civile qui a fait cent mille morts. « Après quatre-vingt années d’idéologie communiste, le pays ne peut apprendre la démocratie en vingt ans », a-t-il déclaré.

Cédric Gras termine sa « remontée aux sources » sur le gigantesque glacier Fedtchenko, de soixante-dix sept kilomètres de long, où il retrouve ses chères montagnes du Pamir qu’il a décrites dans « Les Alpinistes de Staline », qui lui ont valu le prix Albert Londres en 2020.

Ce prix était bien mérité. Ce livre montre qu’un écrivain de talent sait nous apporter bien plus qu’un simple film documentaire de voyage. 

Un fidèle lecteur qui nous permet de voyager avec Cédric Gras

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