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Bavardage 1 (billet d'humeur)

Bavardage 1 (billet d'humeur)

Ce matin, très beau temps à Paris et il faut vraiment se secouer pour se lever tôt, se doucher, prendre son petit déjeuner, enfiler son maillot de bain et partir vers le centre nautique pour aller à une séance de gym aquatique.

Je crois, comme me l’a dit une dame âgée, qu’il ne faut pas réfléchir et partir comme si on allait au travail, sans se poser la moindre question. Car on a toujours mille autres choses à faire bien plus urgentes et surtout bien plus intéressantes qu’à aller suivre un cours de gym au bout du monde. Enfin, ce n’est pas réellement le bout du monde, mais à Paris toutes les distances ne s’évaluent pas en termes de kilomètres, mais en temps de transport. Habituellement, il me faut une bonne heure pour aller dans ce centre de fitness. Et si c’est aux heures de pointe, c’est encore plus long. Mais là, en plein mois d’août, je n’avais aucune excuse. Personne dans les rues ou presque, circulation fluide, et stationnements gratuits ! le rêve ! Pas besoin de prendre bus et tramway. Paris est délicieusement non pas désert, mais déserté de ses habitants : on n’y rencontre que des gens décontractés, en tenue de plage quasiment, et alors aussi beaucoup, mais vraiment beaucoup de touristes, ravis de visiter notre capitale.

Quand j’y pense d’ailleurs, Paris ressemble de plus en plus à un conservatoire du XIX° siècle. Les grandes capitales du monde sont composées de gratte-ciel, et de tours, béton, verre, miroirs, acier, lasers, lumières, flashs, cubes en équilibre surprenant, triangles, flèches de métal, objets dessinés par des architectes fous, toujours plus haut, toujours plus minéral. Rien de tout cela à Paris, à part le quartier de La Défense. Les immeubles bien assis, en pierre, aux toits de zinc, s’ornent de balcons en fer forgé, et on croirait voir encore entrer les chevaux sous les lourdes portes cochères. Cette architecture me rassure, elle est à visage humain, je la comprends, je sais m’y repérer, je suis chez moi. Alors oui, je sais aussi que cette ville, cet environnement urbain, ces ruelles, ces monuments ornés de sculptures, sont ceux d’un monde en déclin, un monde qui s’enfonce progressivement dans l’oubli. Hélas! C'est la fin de l'Empire d'Occident, certainement.

Pour autant, la foule qui se presse dans les rues dans l’année est une foule préoccupée, introvertie, toujours pressée, anonyme, sans yeux, bref la foule de tous ceux qui vont et viennent pour le travail. Et que nous gênons, nous qui avons l’âge et le temps de musarder à notre guise.

J’aime bien ces gens soucieux qui restent malgré tout urbains, attendent patiemment les bus, se calent comme ils peuvent dans les rames bondées des métros, font la place aux plus vulnérables, j’aime que tous, obligés de partager l’espace commun, peut-être résignés à supporter leurs prochains, restent polis si ce n’est courtois. C’est l’esprit d’une ville : être encombré par les autres et rester néanmoins impassible. Savoir être seul, se savoir unique dans la multitude…une âme de citadin que les ruraux ont peine à comprendre.

Enfin, tout cela, c'était sûrement "avant" : Avant….les nouveaux modes de transport qui sont beaucoup plus brutaux, sous couvert de s’appeler « doux ». Les trottinettes et tous les véhicules à roulettes et à roues qui portent un seul passager, sont des engins de malheur qui ont fracassé la culture du vivre en ville. Les piétons n’ont plus qu’à grelotter de peur en traversant la rue, car ces bolides ignorent les feux et d’ailleurs le code de la route dans son ensemble. Tout peut surgir de partout sans crier gare, alors il vaut mieux s’armer de prudence et de patience. Je les déteste pour leur individualisme pervers et pour leur façon de s’approprier les rues. Finalement les voitures étaient plus civilisées !

Sur ces profondes considérations, me voilà déjà dans l’eau. On attend le prof ; Autour de moi, une quinzaine de dames aux cheveux gris, aux mouvements raides, des dames qui prennent soin de leur vieillesse, qui se saluent, qui se connaissent à force d’être là tous les jours à 9 h du matin, prêtes pour une séance revigorante. Évidemment qui peut bien se lever tôt pour accomplir ce rituel hygiénique et sportif dans une piscine ? Les travailleurs ont rejoint leurs bureaux et les autres sont occupés aux tâches domestiques.

Il y a plein de frites en mousse de toutes les couleurs dans un grand panier, pour que tout le monde se serve avant le cours. Devant nous, un écran géant sur lequel explosent des volcans, dans les lumières qui tiennent soit de la fin du monde, soit d’un incendie, mais pas du tout de la liesse du feu d’artifice. Voilà enfin le prof, lunettes noires, short et polo, pas un chippendale, non, mais un honnête garçon sportif, comme il en est tant.

Dès le début, la musique, depuis son smartphone, répercutée par les hauts parleurs, est poussée à fond. Je vois ma voisine qui ajuste ses bouchons d’oreilles, j’aurais bien dû en faire autant, car ce tapage musical (si on peut encore appeler ces sons de la musique) , loin de me stimuler, m’exaspère.

Face à la lave en fusion qui semble naitre de l’écran, nous entamons la séance, avec les hurlements scandés de cette musique métal qui pénètre dans nos cœurs. Le prof ne parle pas, il ne serait pas entendu, il se contente de montrer les mouvements à exécuter dans l’eau. Les bras, les pieds, il mime avec ses mains les battements de nos jambes. Il change de tempo très vite et de mouvements encore plus vite. Il ne faut pas que l’on s’ennuie.

J’ai une place stratégique au fond du bassin, le plus loin possible de la scène, et surtout près d’un pilier bétonné qui peut me servir d’appui.  

Nous, dames chenues aux articulations endolories, supportons vaillamment le martellement sonore pendant les 3/4 d’heure de la séance. Le prof parait emporté par les pulsations de la musique et nous entraine à lever les jambes et les pieds dans le tempo. À moins qu’il n’éprouve une joie sadique à nous faire partager ces fracas auditifs absolument abusifs ? Devant moi, la femme aux bouchons d’oreilles ignore superbement le rythme et lève mains et mollets à sa façon.

Enfin, voila les cinq dernières minutes et notre prof, pour les étirements de fin de partie, se décide à changer son fond sonore. Et là, alors que nous rangeons les frites en mousse, les premières notes s’engagent. Je reconnais Aznavour, et déjà ça, ce chanteur à voix et à texte, cela me parait complètement hors sol compte tenu des détonations qui nous avaient accompagnées pendant toute la séance.

La voix d’Aznavour chante : « J’habite seul avec maman/ Dans un très vieil appartement/Rue Saint Lazare….. » C’est déjà complètement loufoque dans le contexte mais le refrain est le suivant :

« Et c’est bien la nature qui/Est responsable si/Je suis un homo comme ils disent » !

Je me suis réellement demandée si cet avertissement nous concernait, nous pauvres vieilles dames arthrosiques, et si, par aventure, l’une de nous aurait pu avoir le fantasme de charmer le prof de gym dans les vestiaires?...

Les temps ont bien changé !

 

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