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Tout comme toi (Nick Hornby Stock 2022)

Tout comme toi (Nick Hornby Stock 2022)

Voici un livre qui a été présenté par certains critiques comme une bonne « lecture de vacances ». Je ne raffole pas de cette distinction entre les lectures « pour les vacances » et les autres. On peut consacrer du temps libre à découvrir des ouvrages très sérieux et, par ailleurs, il ne faudrait pas déprécier de bons « livres de vacances » dans une sous-catégorie de livres soi-disant faciles et réservés à cette période de l’année.

Ce tout dernier roman de Nick Hornby (publié en 2020 en Angleterre) ne passera peut-être pas à la postérité comme une œuvre majeure du siècle, mais j’ai pris grand plaisir à le lire tout en y trouvant plusieurs thèmes intéressants.

Nick Hornby, né en 1957, romancier, essayiste, journaliste, scénariste, est apprécié pour son style, son humour tout « british » et ses passions éclectiques : le football et la musique. Il sait en parler en grand connaisseur. Il a même accompagné un groupe de rock en tournée aux États-Unis et en Europe.

L’histoire commence à Londres en 2016, année du référendum sur le Brexit, et se termine trois ans plus tard. Nick Hornby nous replonge dans l’atmosphère des débats souvent passionnés de l’époque. Avec le recul du temps, nous avons l’impression que la Grande-Bretagne s’était divisée à l’époque entre deux camps irréconciliables. Beaucoup ayant déjà été écrit sur le sujet (comme « Le cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe »), l’originalité de Nick Hornby consiste à y situer la chronique d’un amour improbable, dont d’ailleurs je ne vous révélerai pas la conclusion.

Voici donc Lucy, 42 ans, professeure, divorcée, mère de deux garçons. Elle ne pouvait plus supporter son mari, pourtant du même âge et du même milieu, a priori partageant les mêmes affinités sociales et culturelles, mais devenu alcoolique et brutal. Lucy ne cherche pas l’amour avec n’importe qui et à n’importe quelles conditions. Elle a d’autres priorités, avec l’éducation de ses enfants et sa forte implication auprès de ses élèves, souvent de milieu défavorisé. Ce qui n’empêche pas ses amies de lui faire rencontrer un écrivain à succès (ou du moins se croyant tel), de dix ans son aîné. En fait un personnage fat et conformiste qui adore s’écouter parler devant une assistance tout acquise à lui. C’est avec un humour dévastateur que Nick Hornby nous décrit un « entre soi » de Londoniens plutôt aisés et cultivés, mais enfermés dans un tel conformisme qu’ils en deviennent intransigeants dans leur opposition au Brexit. Car ils s’apprêtent tous à voter « remain » et ne fréquentent pas les « Brexiters » avec qui ils ne « s’abaisseraient pas » à débattre.

Lucy fait la connaissance de Joseph un samedi dans sa boucherie. Il a 22 ans, il y travaille pour gagner sa vie. Nick Hornby nous le fait connaître par petites touches : c’est un garçon dynamique, et plutôt hyperactif : animateur sportif d’un centre de loisirs (le foot !) et DJ amateur. En aidant un copain musicien, il voudrait bien arriver à gagner sa vie avec la musique. En attendant, il propose des services de baby-sitter, ce qui va intéresser Lucy. Joseph est noir (avec discrétion, Nick Hornby ne nous en dira pas plus sur les origines de sa famille), il vit avec sa mère, séparée de son père. Mais Joseph n’a pas de mauvaises relations avec lui, il le voit de temps en temps et lui demande justement son avis sur le référendum. Son père a une opinion bien tranchée : il votera pour le Brexit, lui qui dans son travail (il monte des échafaudages sur les chantiers) voit tous ces travailleurs immigrés européens faire pression sur les salaires. Avec le Brexit, son salaire pourra augmenter, il en est persuadé.

Mais, à la différence de son père ou, dans le « camp opposé », des personnages que fréquente Lucy, Joseph est un garçon réfléchi, mesuré, et qui essaie de confronter les arguments des deux camps. Il en discutera avec Lucy lorsqu’il viendra régulièrement garder ses deux petits garçons :

« Je sais ce que tu allais dire. Qu’est-ce qui leur prend, à mes parents, de voter la même chose qu’une bande de racistes ? Mais ils sont britanniques. Je pensais que vous vouliez tous qu’on soit britanniques. Le seul fait qu’on soit noirs ne signifie pas qu’on veut rester dans l’Europe. Dans la moitié de ces pays, ils sont plus racistes que n’importe qui ici. Les Italiens. Les Polacks. Les Russes. Tous les pays d’Europe de l’Est sans exception. Tu n’as jamais entendu les insultes qui pleuvent sur nos joueurs de foot noirs dès qu’ils vont jouer dans ces pays. ? Ces gens-là nous haïssent. »

« Et pendant ce temps, nous qui sommes coincés dans une des villes les plus chères du monde, on ne peut plus vivre décemment. »

Joseph est très vite apprécié des deux garçons, il sait les intéresser, les occuper, les amuser. Lucy sera progressivement attirée par lui et ce sera réciproque. Mais à aucun moment leur amour naissant ne sera aveugle : ils voient lucidement ce qui les sépare, l’âge, les « codes « de la vie sociale, les origines, et se poseront l’un et l’autre toutes les questions qui en découlent dès lors qu’ils envisagent une relation durable. Nick Hornby décrit avec talent cette progression des « affinités électives » et du sentiment amoureux tout en nous les rendant plausibles, ce qui n’était pas évident au début.

Ce qui m’a particulièrement plu dans ce livre, c’est l’imbrication de l’histoire d’amour avec les sujets sociétaux : aucun de ces deux thèmes ne domine l’autre. Une des clés du récit, c’est la capacité à nuancer, à prendre du recul si nécessaire. Et à montrer que les plus intransigeants ne sont pas là où on  le pense. Ainsi, s’agissant du Brexit, Joseph sait beaucoup mieux soupeser les arguments « pour et contre » que les partisans du maintien dans l’Europe. Au point d’ailleurs qu’il dira avoir déposé simultanément les deux bulletins dans l’urne !

C’est avec toujours beaucoup d’humour et de finesse que Nick Hornby évoque différents sujets sociétaux d’actualité en Grande-Bretagne (et chez nous aussi) :

- les inégalités dans l’éducation : les parents d’élèves aisés de l’établissement où enseigne Lucy ont de plus en plus tendance à retirer leurs enfants pour les mettre dans des institutions privées,

- les  préjugés raciaux, mais sans exagération. Joseph connaît les « contrôles au faciès », mais pas plus que ses parents, il ne cherche à se « victimiser ». Comme eux, il veut s’intégrer à la société britannique et il est en bonne voie d’y parvenir.

- les conformismes de toute sorte dans les comportements, les modes, les habitudes de consommation (que l’on retrouve dans cette boucherie de quartier de plus en plus « gentrifiée »).

Certains critiques voient dans ce livre une « comédie romantique et sociétale », d’autres y trouvent un livre qui pourrait « réconcilier les boomers et les woke ». Je n’irai pas aussi loin. J’y vois surtout le talent d’un romancier qui sait nous rendre crédible cette fiction, avec une écriture claire et agréable, et en prime un humour tout en finesse. Avec une bonne traduction qu’il faut souligner. Et, au-delà du Brexit, je constate que les sujets abordés pourraient aussi être repris dans un roman français. Ou pourquoi pas un film. Ce récit me fait penser à Ken Loach, et aussi à Robert Guédiguian, que je considère comme le Ken Loach français, qui comme Nick Hornby sait nous faire partager la vie et les soucis de personnages variés et attachants.

Un livre que je vous recommande donc, pour les vacances ou pour la rentrée, peu importe, il pourra vous procurer un moment agréable et stimuler vos réflexions.

Signé Lucien

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