Faith, Hope and Charity (théâtre de l'Odéon, ateliers Berthier)

Publié le par CERISETTE

Faith, Hope and Charity (théâtre de l'Odéon, ateliers Berthier)

Voilà un spectacle absolument génial. On n’a pas besoin de grandes explications ni de discours théoriques pour comprendre très vite que l’on a devant soi une œuvre exceptionnelle. On le voit tout de suite d'autant que, quand on sort, on se sent plus intelligent, sans même avoir recours à des tonnes de commentaires.

Ce spectacle est tout bonnement un de ceux qui resteront dans l’histoire théâtrale, qui marqueront l’époque et agiront comme une référence pour les créations à venir.

Le metteur en scène est aussi celui qui l’a écrite : c’est du théâtre contemporain. Alexander Zeldin est un jeune prodige de 35 ans, déjà bien reconnu sur la scène internationale. Cette pièce constitue le dernier  volet d’une trilogie, après Beyond Caring et Love, créées également au National Theatre de Londres. La trilogie est intitulée : « Les Inégalités ».

La veine sociale est celle d’un Ken Loach, et c’est un théâtre d’ambiance, moins mystique que celui de Pipo Delbono et beaucoup plus social que celui de Tchekhov. Alexander Zeldin est le neveu d’un historien célèbre, Théodore Zeldin, un juif d’Israël, britannique néanmoins, spécialiste de la France et des Français.

La scène tri-frontale inclut des spectateurs sur les 3 côtés ouverts. Il y a même des acteurs qui viennent s’installer dans le public.

Nous sommes dans un centre social, un local maussade, et dont la toiture prend l’eau. Un seau recueille les fuites d’eau qui gouttent pendant tout le spectacle. On entend la pluie tambouriner sans cesse au dehors, au-delà de la porte vitrée. Il y a des dessins d’enfants à moitié effacés punaisés sur un grand tableau au pied duquel on a placé un tapis de jeu et deux caisses de jouets en plastique. Au fond de la scène, on aperçoit la cuisine à travers un grand passe-plat. Car ce lieu sert des repas aux nécessiteux, c’est une sorte de resto du cœur. Côté cour, une porte à battants, c’est la sortie de secours avec son logo « emergency exit ».

Une grosse femme est ici l’âme du lieu. C’est elle qui concocte des repas, à partir des dons des particuliers. On la voit ramener des cabas remplis de boites de conserve. La cuisinière s'attache à ce que la nourriture soit bonne, compte tenu du peu de moyens à disposition.

Restent les habitués des lieux.

Tout d’abord, il y a un nouveau venu, un musicien bénévole, qui se propose d’organiser une chorale. On a l’impression que c’est dérisoire, que ça ne marchera pas, face à tant de misère. Mais si ! la chorale sera un moyen de créer du lien et tous y contribueront. Toutes les personnes qui viennent là n’ont pas grand-chose à partager si ce n’est la faim qui les tenaille et le besoin de sortir de l’isolement que l’on devine. Ils s’impliqueront néanmoins dans la chorale, (bien sûr, après avoir mangé!). On aura même droit à la chanson de Bob Marley :« Three Little Birds:  Don’t worry about a thing/Cause every little thing gonna be all right/Singing don’t worry about a thing/Cause every little thing gonna be all right ».

Il y aussi une femme voilée et sa fille ado, également voilée. D’où viennent-elles ? que font-elles ? Nous n’en saurons rien du tout. Et puis il y a une autre femme, une écorchée vive, certainement addict aux drogues, accompagnée de son fils de 14 ans. Cette femme souffre horriblement de ce que les services sociaux lui aient pris sa petite fille de 4 ans , en raison d'une négligence d'un soir.

Ce qui est absolument fabuleux dans cette pièce, c'est qu'il y a aussi des personnages énigmatiques, dont  l’histoire n'est jamais racontée. Par exemple, un jeune homme affirme,  à chacune de ses venues, qu’il vient pour "donner un coup de main". La cuisinière le rassure régulièrement, en lui répondant que tout va bien, que tout est "cool" et, après quelques minutes de politesse, finit par lui proposer un repas. Évidemment il était venu chercher à manger, mais on comprend qu’il n’osait pas demander, par pudeur ou timidité. Un autre personnage ressemble tout à fait à un SDF, car il est toujours présent. On intuite qu’il n’a pas d’autre endroit pour dormir, mais cela n’est jamais dit explicitement. Il y a aussi une femme qui ne dit pas un mot, jamais. Elle mange et quitte les lieux sans chercher le moindre contact, et personne ne lui demande rien. Autant on en connait beaucoup sur la vie de certains, autant on ne nous dira rien sur celle d’autres habitués qui conservent ainsi leur mystère. La dignité des personnes tient justement à cela qu’on ne leur exige pas de raconter leur histoire. Ils viennent comme ils sont, principalement pour manger. Et cela suffit, pas d’étalage, pas de curiosité intrusive, pas d’humiliation, pas de conditions exigées à l'entrée. On sait que s’ils sont là, c'est qu’ils sont dans l’extrême précarité, pas besoin de plus. Et cette différence de traitement entre les personnages, au leu de déséquilibrer l’histoire, la conforte au contraire en recréant les conditions de la vraie vie.  Certains passent, certains restent, certains parlent, d’autres pas, c’est comme ça.

Personne ne se plaint jamais, personne ne fait supporter aux autres ses angoisses ou révoltes. C’est magique.

Les dialogues portent sur le temps qu’il fait, sur les saisons et les jours, sur la vie comme elle va, mais jamais sur la politique ou la religion. On sent qu’ils sont tous au-delà de ces "sujets" probablement réservés à ceux qui sont mieux inclus dans la société et ...qui n'ont pas faim.

Ceux qui sont là sont tous des victimes, mais personne n’en parle jamais. Victimes du néolibéralisme forcené du Royaume-Uni où la pauvreté gagne sans cesse du terrain. Victimes des politiques qui les ont abandonnés, depuis longtemps, à leur sort, sous prétexte d’économies dans les budgets sociaux. Victimes de l’indifférence généralisée autour d’eux. Pourtant, personne ne pleure sur soi-même, personne ne joue la carte de l’émotion. Personne ne commence à évoquer les injustices ou la discrimination. Il faut dire que cela n’aurait guère de sens de se plaindre : les pauvres entre eux, ne trouveraient peut-être pas d’oreilles compatissantes (pour compatir, il vaut mieux être soi-même à l’abri), et chacun est plus préoccupé de sa survie immédiate que par le vain récit de son passé et de son malheur.

D’ailleurs quand vient l’heure de manger, tous se taisent, dans un silence qui n’a rien de religieux, mais qui est tout entier concentré vers la volonté de survivre un jour de plus.

Ces invisibles ont l’habitude de se taire, de ne pas s’étendre sur le passé, de ne pas même être audibles.  La pièce est aussi faite pour leur donner une voix, pour les rendre présents, et cela est extrêmement bien fait, avec la pudeur et la sensibilité nécessaires. D’autant qu’une nouvelle catastrophe les menace : le local va être vendu à des promoteurs et eux, ces pauvres-là qui n’ont rien d’autre, qui vivent déjà en marge de la vie, vont encore devoir être expulsés de cet abri rudimentaire !

J’ai vraiment adoré et j’irai voir les pièces précédentes de Alexander Zeldin, quand elles repasseront.

En anglais surtitré

Auteur et Metteur en scène: Alexander Zeldin Distribution : Lucy Black,Tia Dutt,Llewella Gideon, Tricia Hitchcock, Dayo Koleosho, Joseph Langdon, Shelley McDonald, Michael Moreland, Sean O'Callaghan, Bobby Stallwood, Posy Sterling, Hind Swareldahab

Publié dans Théatre

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