Borgo Vecchio (Giosuè Calaciura, 2019, Ed Noir sur Blanc)

Publié le par CERISETTE

Borgo Vecchio (Giosuè Calaciura, 2019, Ed Noir sur Blanc)

Waouh ! Quelle lecture ! Je me demande comment j’ai pu passer à côté de ce roman, assez court et couvert de prix, paru en 2019, en France !

Ce roman, écrit comme un conte, un conte tragiquement beau, est absolument bouleversant, j’en suis encore sous le choc !

L’auteur a été journaliste à l’Ora di Palermo (L’heure de Palerme) avant de tenir un restaurant fréquenté par les écrivains, puis de se consacrer à la littérature. Cela fait 20 ans maintenant qu’il publie romans et nouvelles, et qu’il est également scénariste pour la TV italienne.

Que dire ? Il s’agit de la vie d’un quartier malfamé de Palerme, proche du port, où les gens vivent de vols et de débrouille. Plus spécifiquement, on suit les « aventures » de trois petits personnages, des enfants. Il y a d’abord Mimmo, né un peu asphyxié avec le cordon ombilical autour du cou, et, pour cette raison, traité de moitié débile par son père, charcutier de son métier. Mimmo s’attache à un vieux cheval que son père a acheté pour les courses clandestines (très fréquentes dans le Sud de l’Italie, car organisées par la mafia).

Et il y a Cristofaro (dont le prénom évoque le Christ), pauvre gamin frappé au sang, tous les soirs, par un père aviné qui y trouve le moyen de distraire son ivresse. Chacun sait que le père finira par tuer le gamin, même Cristofaro s’y prépare. Tous s’y résignent, car, dans ce quartier, on ne se sauve pas.

Et enfin il y a Céleste, la fille de la prostituée, qui passe ses journées sur le balcon, hiver comme été, pendant les horaires de travail de sa mère. La petite, sans autre moyen de jouer, s’y consacre à la lecture de ses livres de classe.

La société dans laquelle ils sont plongés, est violente, sans miséricorde, ni rédemption. On se gruge entre pauvres, personne n’a les moyens d’avoir des principes, personne ne s’attend à ce que l’autre soit vertueux. La réalité bouche tous les horizons. Les catastrophes naturelles viennent ajouter du malheur à la misère. Il faut survivre, coûte que coûte.  Et personne ne fait dans le sentiment non plus.

Le père de Mimmo trafique la balance pour gagner quelques grammes sur le poids de la mortadelle. Le père d’un copain est sauvagement abattu le jour où il vole du lait pour son bébé dans une pharmacie. Même le curé planque des objets de recel dans le tabernacle. Il s’agit d’objets religieux que les voleurs lui ont cédé parce qu’ils ne se revendent pas. La fête de la Sainte Patronne est financée par un marché noir gigantesque.

L’histoire de ces trois petits tient en haleine, parce qu’elle est puissante et surtout écrite d’une main de grand maître. L’auteur sait comme personne nous faire ressentir l’ouragan, l’inondation, l’odeur du pain juste sorti du four, la course rapide d’un jeune délinquant qui vient de faire les poches des ménagères, ou de crever les pneus du fonctionnaire trop tatillon.

Je donne quelques exemples du style baroque et si particulier de l’auteur, juste parce que c’est mieux de céder la parole à ce maestro, à l'écriture dense comme un coup de pistolet, magique et lyrique à la fois :

Elle s’assit sur le lit pour faire une retouche de vernis sur les ongles de ses orteils. Du vernis bleu. Tout, chez Carmela, était bleu, céleste. Par superstition. Sa robe de chambre et ses draps, les murs et le frigo, l’abattant des toilettes et la nappe en plastique sur la table du repas. Le plafond était bleu comme le ciel pour que ses clients, quand elle travaillait, puissent s’imaginer au Paradis. En réalité cette couleur était à son usage intime, c’était pour elle la couleur du pardon. Elle l’avait découvert, ce bleu, sur le manteau d’une Vierge qu’elle avait découpée soigneusement dans une revue pour l’épingler au-dessus de son lit. Elle avait fait fabriquer un cadre par le menuisier pour le prix d’une journée entière balcon fermé. Et de nombreux clients avaient beau se plaindre que certaines choses ne se font pas sous les yeux de la Sainte Mère, elle répondait que la Mère, elle aussi, avait été une femme, et ce qu’elle voyait là, elle le comprenait. Et le pardonnait.

Le parfum du pain se présenta à la porte de la boulangerie et prit le Borgo Vecchio par l’arrière. L’odeur du pain traversa la place, anéantissant les efforts vespéraux des agrumes captifs sur les étals du marché et désireux de laisser une dernière trace olfactive dans la nuit, elle effaça l’illusion de printemps contenue dans le mystère odorant du pomelia, prit possession des carrefours et resta en garnison dans les ruelles et les tavernes afin que personne n’échappe à son étreinte.

Le Seigneur versa des seaux d’eau violente, il souffla des rugissements de vent qui gonflait les bâches du marché et celles-ci se défirent de tous leurs nœuds, arrachèrent toutes leurs cordes et s’élevèrent sur le Quartier pour faire régner la terreur dans un présage de fin du monde. Semblables à des bêtes volantes, elles descendaient en piqué et vous laissaient des marques de fouet et de coup avant de reprendre de l’altitude, voltigeant haut au -dessus des ruelles comme à la recherche de proies, s’abattaient soudain dans la méchanceté de leurs anneaux métalliques semblables à des fléaux, et puis encore, insaisissables, recommençaient à s’élever jusqu’au moment où les tissus et les bâches en plastiques rencontrèrent un obstacle sur les statues du fronton de l’église. Tout le monde eut l’impression que les saints de pierre détournaient leur tête auréolée de bronze pour se libérer de la gêne des draps qui continuèrent à rouler de statue en statue pour finir par embrasser, à la façon d’un saint suaire, le visage du Christ en croix.

Toto flottait comme un oiseau nocturne et laissait derrière lui les autobus des ouvriers ensommeillés qui, la tête appuyée contre la vitre, le prirent pour leur propre désir de fuite…. Le vent lui-même, qui agitait  çà et là le dernier bout de campagne exclue de toute rédemption, car elle était déjà condamnée, ne parvint pas à l’atteindre et lui laissa la peine de soulever une brise nocturne et légère de pollinisation dans ces terres où les abeilles et tous les insectes volants avaient perdu l’envie de reproduire les gestes du printemps.

Carmela resta assise toute l’après-midi à regarder la lumière du jour qui se faisait soir, il y avait un parfum d’avant-goût d’automne et la brise agitait les rideaux bleus comme un alphabet. Carmela regardait les tissus qui ondoyaient, s’entortillaient et se dénouaient, une danse si précise et gracieuse que le message de la Vierge au Manteau lui apparut clairement. Alors dans son hallucination de veuve jamais mariée, elle comprit qu’il n’y aurait pas de salut pour elle mais seulement pour sa fille, c’était tout ce que la Vierge dans son cadre pouvait lui accorder, rien de plus.

À découvrir !

Publié dans Litterature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article