A la folie (Joy Sorman Ed Flammarion)

Publié le par CERISETTE

A la folie (Joy Sorman Ed Flammarion)

C’est un livre curieux que ce livre écrit après avoir passé un an d’observation dans un hôpital psychiatrique. Curieux , parce que ce n’est pas un reportage, un documentaire, une analyse de journaliste. Mais ce n’est pas non plus un roman, une fiction, un arrangement littéraire visant à utiliser le « décor » de la folie pour raconter une histoire plus ou moins inventée. A propos de ce livre, on a parlé, dans les media, de témoignage à la manière de Gunther Wallraff (qui se faisait passer pour un turc en Allemagne, un intouchable en Inde etc) ou de Florence Aubenas (« Le quai de Ouistreham » où elle racontait son expérience de femme de ménage sur un ferry). Mais ce n’est pas ça non plus, car Joy Sorman ne se déguise pas, ne se fabrique pas une identité qui lui aurait permis de « vivre » de l’intérieur, la situation d’un soignant ou même d’un interné dans l’hôpital.

Non, Joy Sorman reste observatrice externe, et cependant elle ne produit pas de « photographies »  sur l’asile. Elle fait œuvre littéraire, quelque chose qui tient de l’œuvre d’art, à base de « collages », d’histoires racontées à la première personne avec une infinie précaution.  Jamais elle n’adopte le point de vue surplombant ou bavard du spectateur, ce qui aurait été parfaitement indécent dans ce contexte.

Ce qui surprend, dans son écriture, c’est tout d’abord une trouvaille assez géniale : les personnages parlent directement, sans circonvolutions formelles. Le discours surgit du texte, comme happé par la présence écoutante de Joy Sorman.  Il n’y a pas de guillemets, ce qui est assez déroutant de prime abord, surtout quand, comme moi, on lit très vite et qu’on peut avoir raté une ou deux lignes. Mais le « moi » se trouve ainsi projeté dans plusieurs personnages, sans aucune transition, et les lignes de démarcation entre « eux » (les fous, les habitants de l’asile) et nous  (les autres, ceux qui sont libres) finissent par disparaître au point qu'on a parfois du mal à localiser le « je » de la narratrice . Laquelle est à la fois empathique et silencieuse, extérieure et proche sans être intime, respectueuse mais sans froideur.

Autres procédés :

  • Joy Sorman fait un usage singulier du point d’interrogation. Quand la question n’appelle pas de réponse, elle se passe de la ponctuation. C’est assez vrai pour les autres signes qu’elle n’emploie qu’avec parcimonie, ce qui donne des phrases nerveuses, dépouillées à l’os, ou légèrement chaotiques. C’est, en tous les cas, très efficace pour l’impression de sincérité, de refus de l’esthétique, le sentiment d’une écriture « à vif ». C’est un texte très littéraire, travaillé par évidage, par creusement dans la matière brute.
  • Les prénoms sous lesquels se dissimulent les personnages sont tous extrêmement beaux : Miguel, Franck, Sarah, Barnabé, Maria, Youssef, Catherine, Jessica, Colette, Eva, Esther, Asia, Igor, etc.. rendent compte de la diversité des origines tout en préservant l’anonymat des personnes et en leur conférant une sorte de beauté intérieure.  
  • A aucun moment on ne rentre dans des interprétations psy du récit des personnages. Joy Sorman reste au niveau de ce qui est dit, sans jugement, et peu importe les délires. Elle mentionne quand même, d’un trait de plume négligente, certaines des émotions suscitées par les comportements délirants.  Par exemple quand Franck se met à imiter le loup-garou :  « Il m’emmène dans sa chambre, se tient debout face à moi l’air concentré et en un éclair change d’expression, ses yeux fixes exorbités, se met à trembler, crispe sa mâchoire, retrousse se babines, sort les crocs, serre les dents à s’en faire péter l’émail, souffle et crache, cela dure, je soutiens faiblement son regard, il insiste, sa veine temporale qui  palpite, le rouge qui monte au front. »
  • De même, elle ne préjuge jamais des traitements qui sont administrés aux malades. Que ce soit la chambre d’isolement dont elle constate qu’il est fait un usage un peu trop généralisé, ou que ce soient les électrochocs (appelés aujourd’hui sismographie ou électroconvulsivothérapie) , chaque technique trouve son sens , pour certains cas, dans des circonstances précises. De ce fait, jamais les soignants ne sont pris à partie ou mis en cause. Joy Sorman a bien raison : on traite nos fous selon les contingences et les volontés de nos sociétés. Ils ne font qu’appliquer.

Ce qui amène l’auteur, au fil de ses observations et à mesure du temps passé avec tous ces personnages, à méditer sur ce qui a changé dans la prise en charge des malades, sur ce que l’asile d’aujourd’hui reflète de notre société.

Et c’est dans la bouche du cadre de santé qui assume les fonctions de RH qu’on peut s’apercevoir que toute la marche de l’hôpital est désormais aux mains des gestionnaires qui pensent sécurité, qui pensent économies, mais qui oublient largement qu’il s’agit d’êtres humains, avec des affects.  C’est ainsi que des travaux de mise aux normes ont été diligentés en oubliant la nécessité d’occulter les chambres pour pouvoir dormir la nuit. C’est aussi dans le but d’éviter des frais de personnel que la cafeteria ne sert plus de cafés et qu’il faut s’en procurer au distributeur automatique. Du coup, plus personne avec qui échanger ne serait-ce qu’un regard…pourtant indispensable quand on est si perdu...

Au fur et à mesure de la lecture, je sentais que ces histoires me devenaient familières comme si moi aussi j’avais connu ou je connaissais la même situation d’oppression. La France, me suis-je dit, est actuellement comme un grand asile psychiatrique où les libertés sont ravies sans raison à des êtres humains  (cette fois ci non malades) par un conglomérat de gestionnaires qui travaillent à l’économie…

Dans ce livre, un des passages les plus cités est celui-là : « Ce jour-là j'ai compris ce qui me troublait. Peut-être moins le spectacle de la douleur, de la déraison, du dénuement, que cette lutte qui ne s'éteint jamais, au bout d'un an comme de vingt, en dépit des traitements qui érodent la volonté et du sens de la défaite, ça ne meurt jamais, c'est la vie qui insiste, dont on ne vient jamais à bout malgré la chambre d'isolement et les injections à haute dose.
Tous refusent, contestent, récusent, aucune folie ne les éloigne définitivement de cet élan-là. »

A la lumière de ce que nous vivons aujourd’hui, ce passage est vraiment à méditer…

 

Publié dans Litterature

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