2020: Chloé rentre à l'école

Publié le par CERISETTE

2020: Chloé rentre à l'école

"On a fait une jolie tresse dans mes cheveux. Mon cartable rouge, il s’accroche dans le dos et j’ai beaucoup de place dedans. Il peut aussi rouler. Maman m’a dit qu’il était trop grand pour moi et qu’il ne fallait pas qu’il soit trop lourd. C’est pour ça qu’il roule aussi, avec une poignée et des roulettes dessous. Dedans, on a mis une trousse avec des stylos de toutes les couleurs. Et j’ai une pochette pour mettre des masques. C’est ma maman qui a cousu les masques. Blancs en tissu. En tissu de drap. Y en a 3, à cause du virus méchant. J’ai pas peur.

Ce n’est pas la première fois que je vais à l’école. Mais c’est le premier jour dans la grande école. Les autres enfants de l’année dernière vont aussi à la grande école. Avant, j'étais dans la cour de la maternelle. Maintenant je vais aller dans le préau des grands.

En maternelle, on a commencé à écrire Je sais faire des ronds, sur une feuille avec des lignes. Il faut pas dépasser ni en haut ni en dessous des lignes. Je crois que je sais déjà écrire. Des mots, je veux dire, je sais écrire des mots. Avec des ronds et des bâtons, j’écris mon nom Chloé. J’écris aussi maman, avec plein de cannes.  On n’a pas appris à écrire « papa », la maitresse a dit que ça serait à la grande école, parce qu’il y a trop de ponts dans ce mot. J’espère qu’on va recommencer à dessiner des vagues. J’aime bien dessiner. Les vagues c’est amusant surtout quand on les colorie de toutes les couleurs.

Ce matin j’arrive pas à mettre mes baskets, pourtant c’est facile mais je me suis trompée de pied. Maman dit que je suis excitée. Moi je suis contente d’aller à la grande école. L’année dernière, maman a dû me garder à la maison. Il y avait le virus. Un virus c’est tout petit et très méchant. On a eu le droit de retourner à l’école à la fin de l’année mais maman avait tellement peur qu’elle n’a pas voulu que j’y retourne. Pourtant moi, j’aime bien l’école. Surtout à cause des copines. On joue à 1,2,3 soleils, à la chasse au trésor, à « Maman veux-tu ? » et aussi au ballon, à se courir après, à s’attraper. Moi ce que j’aime plus que tout c’est « chat perché ». Tous les autres enfants préfèrent aussi ce jeu.

Pour en revenir au virus, et aux masques, moi j’aime bien les masques de maman. Ils sont doux et il y a l’odeur de ma maison. J’aime bien. Il parait que nous, les enfants, on risque d’attraper ce virus et puis de le donner à mamie. Et mamie pourrait bien mourir parce qu’elle est vieille et que ce virus est très méchant pour les vieilles personnes. Je sais depuis longtemps ce que c’est que la mort. J’ai demandé à maman. La mort c’est quand on va au ciel et que c’est si loin qu’on ne peut plus revenir. Maman m’a dit qu’elle ne mourrait jamais, elle, et ça m’a rassurée parce que c’est bien ça qui me tracassait le plus. Je veux qu’elle puisse revenir avec moi. Moi non plus je ne devrais pas mourir parce que la mort, c’est pour les personnes très très vieilles, comme mamie. C’est vrai, ce serait trop fatiguant pour mamie de revenir sur terre mais j’aurais beaucoup de peine si mamie ne revenait pas. Surtout si c’était moi qui lui aurais donné mon virus.

On arrive dans la cour des grands, ça me parait gigantesque. On avait visité l’école des grands avec maman mais je n’avais pas bien remarqué comment la cour était si immense. Maman me serrait la main comme si elle allait me perdre. J’étais pas très rassurée non plus. Ce jour-là, j’ai même cru qu’elle allait pleurer. Elle m’a fait plein de recommandations : n’enlève jamais ton masque, écoute bien la maîtresse, sois sage. Ne t’approche pas des grands, laisse-les jouer de leur côté, si on te parle, ne réponds rien. Je crois qu’elle a peur des autres enfants. J’ai entendu un mot comme « raquette », je ne sais pas ce que c’est. Mais c’est vrai qu’il y a des grands garçons qui font peur dans un coin. Ils se moquent de tout le monde.

Moi, j’ai mon doudou dans mon cartable. Mon doudou c’est un lapin en peluche. Il est tout usé parce qu’avant, quand j’étais petite, j’aimais bien lui grignoter les oreilles. Il s’appelle Calinou. Je pourrais le prendre à la sieste. Pas en classe. J’ai essayé de lui mettre un masque, à Calinou. Mais il aime pas trop. On a trouvé ma classe, c’est un peu comme en grande section. J’ai ma place et mon bureau. Maintenant on est assis à des bureaux séparés. C’est à cause du virus. Il ne faut pas s’approcher des autres enfants. Je me demande si on va pouvoir jouer à chat perché. Maman a dit que dans la cour, on pourrait enlever nos masques. J’aime mieux ça. Autrement ce serait un peu pénible.

Après que les mamans soient parties, la maîtresse nous a expliqué comment il fallait se laver les mains. Il y avait même une comptine spéciale pour se laver les mains. D’abord il pleut, on met les mains sous le robinet. Puis on savonne. Ça glisse comme un serpent. Puis on frotte : c’est comme le dos d’un hérisson. On n’oublie pas de frotter le dessus des mains comme l’ours se gratte le dos contre un arbre. Et on nettoie aussi le pouce, comme un petit ver de terre. Puis on sèche, c’est le soleil qui revient. Il y a même un dessin avec tous ces animaux au-dessus des lavabos. C’est pour qu’on se rappelle bien ce qu’il faut faire pour se laver les mains. Chaque fois qu’on va aux toilettes, avant et après chaque récréation, on se lave les mains. Ça fait beaucoup de fois par jour.

Ensuite la maitresse nous a expliqué ce qui est interdit ou pas. Elle nous a donné un tableau avec des images de chats et de dragons. Les dragons seront coloriés en vert si on a été sage et en rouge si on a été turbulent. Les chats, c’est pour nous féliciter si on a bien respecté les consignes sanitaires. Pareil du rouge au vert. Par exemple si on parle en classe on aura un dragon rouge. Si on oublie de se laver les mains un chat rouge. Ça me fait un peu peur tout ça. Je ne veux pas de rouge dans mon cahier.

Puis on a parlé de nos vacances. Enfin des vacances de cette année parce que nous on n’est pas partis cet été. A cause du virus. J’avais rien à raconter. J’ai trié des chaussettes avec maman. J’ai appris la corde à sauter et un peu le vélo. C’est tout.

Je ne sais pas quand ce virus partira de la France. Moi j’aimerais bien qu’on puisse jouer comme avant. Parce que les jeux, c’est sans ballon. Et pas de chat perché, mon jeu préféré. Il ne faut pas se toucher et il ne faut pas toucher le ballon. Pas de jeu de l’ombre. Dans le jeu de l’ombre, un jeu que j’aime bien, il faut du soleil, parce qu’il faut marcher dans l’ombre de quelqu’un. Mais on est trop près d’un autre enfant, c’est interdit.

Bien sûr on peut encore s’amuser au jeu des flaques. Les « flaques », c’est pas des vraies, c’est des papiers posés par terre, comme des pierres, et on ne doit pas descendre sur terre. Ou bien c’est des ronds dessinés par la maitresse qu'on on doit traverser sans mettre le pied dehors.

J’ai mangé à la cantine, et on a enlevé nos masques.  Nous, les CP, on a mangé en premier. C’était très drôle de voir les copines rire. Et parler la bouche pleine. J’ai bien rigolé avec la purée, on a fait des rayures dessus. Mais il a fallu sortir vite parce qu’il y avait plusieurs services à organiser, on ne pouvait plus être si nombreux dans la salle. On n’avait pas le temps. J’ai mis ma pomme dans mon cartable rouge. Pour après. Mais je ne l’ai pas mangée.

A la sieste, j’ai pris mon doudou et j’ai pleuré un peu. La grande école, c’est pas comme j’avais imaginé. Puis je me suis endormie et j’ai fait un cauchemar. J’ai rêvé que les grands, dans la cour, les garçons qui sont dans un coin et qui se moquent de tout le monde, m’enlevaient mon masque et  me tiraient la tresse. Je ne pouvais pas me battre, ils étaient bien plus forts que moi. Quand je me suis réveillée j’ai encore eu une grande frayeur. Je ne trouvais plus mes masques dans mon cartable, j’ai bien cru que mon rêve s’était réalisé pour de vrai. Je pense à maman, j’ai envie qu’elle me prenne dans ses bras et qu’elle me câline, longtemps. Et si elle mourait ? Finalement je crois que j’ai peur du virus. "

 

Publié dans Humeurs

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