Traumas

Publié le par CERISETTE

Traumas

Elle avait des yeux verts comme des cailloux, mais un peu troubles, des yeux de forêts, de fonds marins, des yeux comme des pierres.

Elle était fatiguée. Mais il fallait tenir. Fatiguée de tenir, envie de lâcher, elle ne pouvait plus s’appuyer sur lui qui n’attendait plus rien d’elle. Elle n’allait pas vraiment continuer, tout est si relatif. On tient parce qu’on espère que demain sera mieux qu’aujourd’hui, qu’on cessera de mourir ou bien qu’on sortira de ce blanc, de cette neige qui nous entoure tous.

Personne n’avait rien vu venir. Dans la grande catastrophe, qui aurait pu soupçonner qu’on se laisserait tous enchainer, qui aurait pu penser qu’on ne dirait rien quand ils nous ont tout enlevé, les droits, les libertés, la joie ? Mais cela s’était fait progressivement. C’est sûr que s’il avait fallu tout anticiper et tout connaitre d’avance, s’il avait fallu tout supporter d’un coup, on aurait protesté. Mais non, on s’est habitué.

C’est bien ce qui est redoutable, l’habitude, la faiblesse de consentir au pire. Il y a toujours pire, au plus on descend, au plus on se rassure en comparant. Surtout avec ce qu’il y a dessous, pas avec ce qu’on a perdu et qu’on n’aperçoit presque plus. Parce qu’on s’est habitué.

Mais elle, avec ses yeux obliques, elle sentait ce qui n’allait pas de soi. Il planait une odeur de mort, au début. La mort ça sent le lys, ça sent l’encens, les habits du placard et l'église. Là, ce n’était qu’une odeur blanche, une odeur de désinfectant, mais ça planait partout. Il y avait les chiffres, tout le monde les analysait, et personne n’était d’accord. Il y avait des chiffres contradictoires. Il y avait aussi des gens qui s’affrontaient, mais petit à petit, il n’y aurait plus qu’une seule vérité et tous seraient d'accord. On ne le savait pas au début, quand on vivait dans l’odeur de javel.

Il y avait, dans la lumière verte, l’espoir des retrouvailles, l’espoir fou du printemps, la douceur des matins d’été. Il y avait cet espoir, ce nouveau bonheur qui se profilait, elle ne désirait rien de plus, en fait, que cette vie d’herbe et de fruits. Mais elle savait que quelque chose changerait, surtout pour elle.

Elle n’avait pas vraiment de mémoire, c’était mieux, il y a, dans le souvenir, la possibilité de comparer. Il ne fallait pas. Des yeux comme des pierres du fond d’un puits. Il y avait eu un effondrement, elle le savait. Puis autre chose, un autre paysage. Mais quand était-ce arrivé, elle ne le savait pas . Il y avait eu une violence, un évènement que personne n’imaginait et auquel on ne survivait pas, en général. Et cet évènement rejoignait l’autre, tellement enfoui, tellement personnel, tellement intime.

C’était quoi, au fait ce drame intime ? Elle était bien incapable de le dire, le souvenir n’était pas imprimé, pas au grand jour. Elle ne conservait que la terreur, celle qui justement se lisait dans ses yeux absents et durs comme des pierres. Mais qu’est ce qui avait bien pu se produire ? Avait-elle appelé au secours ? En avait-elle parlé ? Et à qui ? Le silence blanc de la mémoire, c’est terrible.

C’était un drame tout à fait personnel, une histoire à la Hitchcock, à observer à travers une fenêtre. Ça sentait la violence, le sang, le cri arrêté.  Ou les regrets, les condoléances qu’on prononce, comme ça, dans le livre d’or de la famille, sans bien y adhérer. La mort, ça sent l’enfance aussi, ça sent la poudre de riz, les vieilles dentelles, les lettres mitées.

Ils nous avaient tous anesthésiés, on ne pouvait plus vraiment se sauver. On se sentait au bord de la falaise et l’instinct nous disait qu’un pas de plus serait le pas de trop. On avait juste envie de sortir du blanc. Elle, elle avait eu de la chance, finalement, en comparant.  Comparé avec qui ? Avec celles qui n’avaient pas pu changer, parce que,pour la transformation, on ne peut pas être seule, c’est quelqu’un d’autre qui doit le demander pour nous. Il avait été celui-là, qui avait demandé pour elle.  Et maintenant il n’attendait plus rien. On devrait réapparaitre et ça, c’est pas facile, surtout dans un monde où plus rien ne rentre ni ne sort. Alors heureusement, ça s’était passé avant, avant l’enfermement. L’enfermement où plus rien ne peut sortir.

Mais il y avait déjà eu un effondrement, c’était bien certain, c’était même la seule réalité qu’elle avait eu à connaitre, cet effondrement, cette grande catastrophe qui lui rappelait des instants de terreur, où fuir n’était plus possible. Un autre drame, cette fois ci plus personnel, mais qui venait s’inscrire plus fort encore dans la tragédie actuelle.

Elle regardait ses veines. Dans les cadavres qu'on a en masse en ce moment, on a trouvé une nouvelle artère. Une artère supplémentaire que nos aïeux ne possédaient pas. L’artère médiane. Sauf qu’elle, avec ses yeux d’argent, avait, elle aussi, changé, mais de son vivant. Comment ça « de son vivant » ? C’est stupide cette idée ! comment peut-on se transformer de son vivant ? Un autre répondrait que c’est justement ce qu’on fait tous les jours, mais c’est très progressif, on s’habitue, on ne sent pas ce qui se passe, et qui, pourtant, possède l’odeur de la mort. Tandis que pour elle, c’était arrivé rapidement, d’un seul coup.

Suite à la grande frayeur, dont il ne lui restait que le goût, et l’odeur, une odeur de fleur, une odeur de sang, de couteau, de lame, elle était entrée dans la lumière verte, dans la lumière phosphorescente. C’est vrai, même si ça n’a pas l’air, même si on peut soupçonner le mensonge, le mensonge à cause de la honte.  

Pendant longtemps, elle avait vécu dans un corps maltraité. Un corps emprisonné. Stupéfié. Paralysé. Elle avait vécu ce drame dans un corps torturé.  Un corps d’holocauste. Du moins, elle pensait que c’était le cas. Parce que, et c’était bien le plus extravagant, tout était comme avant, mais elle n’avait conservé que la peur, l’impression de subir une grande violence, sans pouvoir s’échapper.

Elle ne pouvait pas dire si c’était avant ou après le drame. Elle penchait pour après quand même. Elle pensait que c’était quand elle avait touché le ciel. Je comprends bien qu’écrire « toucher le ciel » ne va pas de soi. Même si tout le monde le touche tous les jours et qu'on n'y trouve rien d'anormal. Mais elle avait attendu le bonheur, comme le printemps, comme cet espoir, après une grande catastrophe. Malgré les désinfectants.

Blanc, un monde en blanc, en attente des fleurs. Et elle se sentait fatiguée d’attendre maintenant. Elle ne pouvait plus s’appuyer sur celui qui l’avait portée, qui avait voulu, dans un espoir insensé, qu’elle revienne, qui avait même donné l’étincelle pour le test, pour le grand retour. Où tout serait comme avant. Mais sans le souvenir. A la fois, c’était mieux ainsi, ça éviterait trop de comparaisons. Et c’était peut-être pire. Comment tenir ? Il n’attendait plus rien maintenant, celui qui l’avait ramenée, qui lui avait fait subir ce retour.

Tout aurait pu s’écouler comme le temps, comme le rythme des saisons, comme le jour et la nuit. Tout aurait pu s’épanouir, elle y avait bien cru. Mais d’autres veillaient, avec leurs noirs projets. Ils avaient décidé l’enfermement. Elle qui avait déjà vécu un drame intime et qui ne pouvait plus sortir de son corps sidéré. Elle ne pouvait plus revoir cette neige, retourner dans ce froid. D'ailleurs ils avaient tout brûlé, ils ne laissaient jamais de traces.

Et maintenant elle était épuisée, avec une envie de tout lâcher parce qu’elle ne croyait plus au printemps.

Elle avait des yeux couleur de fonds du puits.

PS: ceci est une fiction, qui reflète certes mon état d'âme, mais une fiction quand même

Publié dans Humeurs

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