Sur la piste des éléphants blancs (3)

Publié le par CERISETTE

Sur la piste des éléphants blancs (3)

Connaissez-vous Gourbangouly Berdimouhamedov ? Il a défrayé la chronique il y a quelques jours, même si cela a pu vous échapper au milieu de cette actualité si chargée. Donc, ce personnage a inauguré, il y a une semaine, une statue géante, dorée, de 6 mètres de haut, de son chien préféré dénommé Alabai. Il l’a fait en grande pompe, car il peut tout se permettre en tant que président du Turkmenistan, cet Etat d’Asie Centrale, ex république soviétique, coincé entre la mer Caspienne et l’Iran. Il préside ce pays depuis 2006, il a entamé son troisième mandat en 2017 après avoir été brillamment réélu avec 97% des voix.

Que voilà un éléphant blanc original. Ce n’est d’ailleurs pas le seul dans son pays. Ce président mégalo ne fait que suivre les traces de son prédécesseur, un certain Saparmourat Niazov. Ce dernier avait fait construire dans la capitale de ce petit pays de 6 millions d’habitants, la ville d’Achgabat, des monuments colossaux, des tours de prestige (la plus haute fait 211 mètres) et des immeubles luxueux. Par exemple sa propre statue, en grand format plaqué or, de douze mètres de haut sur une arche de 75 mètres. Mais rassurez-vous, l’actuel président a fait déplacer le monument de son prédécesseur pour y installer, à son tour, un édifice tout aussi impressionnant à sa gloire. Inutile de vous préciser que, pour les droits de l’homme et les services publics au profit de la population, on attendra. Même le nombre d’hôpitaux y a été réduit, et en pratique concentré sur la capitale. Mais puisque, officiellement, l’épidémie de Covid 19 n’a pas atteint le pays (bizarre, alors qu’il a une longue frontière avec l’Iran), tout va bien dans le meilleur des mondes..., comme en Corée du Nord !

Comment est-ce possible, direz-vous, dans ces contrées désertiques où les habitants luttent chaque jour pour accéder à l’eau, trouver à manger et survivre ? C’est le « miracle » du gaz et de pétrole, surabondants en ce pays. Ce ne sont pas seulement les hydrocarbures qui sortent des puits, mais aussi des flux ininterrompus d’argent. Et avec l’argent, on peut corrompre, on peut aussi attribuer des marchés mirifiques à des grandes entreprises de bâtiment et travaux publics. Et certain grand groupe français n’est pas le dernier à en avoir profité (chut…). Ainsi prospèrent les chantiers d’éléphants blancs. Et après tout, est-ce que les futurs gisements mirifiques de gaz ou de pétrole de cette région, qui nécessitent des dizaines de milliards de dollars de travaux avant leur mise en service, ne seraient pas aussi des éléphants blancs ?

Avant de quitter le Turkménistan, je voudrais néanmoins vous présenter un animal rare, un véritable éléphant blanc au sens propre du terme. C’est le cheval de race Akhal-Teke, classé par les spécialistes comme le champion toutes catégories des chevaux de race, un vrai athlète. On ne peut qu’admirer sa morphologie, si élégante, si fine, avec sa robe dorée. Il est originaire du Turkménistan, dans l’oasis du même nom et a failli disparaître durant l’ère soviétique dans une certaine indifférence. Heureusement, des éleveurs passionnés l’ont sauvegardé, l’ont développé aussi au Kazakhstan et en Russie, au point qu’il est reconnu comme race étrangère de cheval de selle aux Etats-Unis et en France. Pas étonnant quand on se rappelle que, en 1993, le président Saparmourat Niazov avait offert à notre président François Mitterrand un étalon de trois ans de race Akhal Teke, dénommé Gend Jim. Cette race était pratiquement inconnue à l’époque. Le sort de Gend Jim, qui fut longtemps « caché » à l’abri des regards indiscrets, avant de décéder en 2010, a suscité l’intérêt de l’opinion et fait connaître ces magnifiques chevaux. Et l’Akhal Teke est devenu un des emblèmes du Turkmenistan.

Arrivé à ce point de mon enquête sur les éléphants blancs, je me demande s’ils sont majoritairement le propre des dictateurs, des fous ou des mégalomanes (ou les trois à la fois) et quel est leur avenir dans ces conditions.

Ainsi, dans l’épisode précédent, je mentionnais le gigantisme du pont de l’île Rousski à Vladivostok. Après tout, les ponts de nos îles, les îles de Ré, d’Oléron, de Noirmoutier, ne sont-ils pas aussi l’oeuvre d’ingénieurs un peu mégalos ? Ils ont permis des afflux de vacanciers durant les mois d’été, mais les îles n’auraient-elles pas été mieux préservées sans eux ? Construirait-on ces ponts à notre époque de développement durable et respectueux de la nature ?

En regardant ces différents types de ponts, stades, palais, j’ai découvert un édifice que j’ignorais complètement et qui m’a vraiment intrigué. C’est le Palais de Justice de Bruxelles, construit de 1866 à 1883 et défini à l’époque comme le plus grand bâtiment de l’époque historique, avec une superficie totale de 52464 m2(sur 26 000m2 au sol) contre 22 000 m2 pour la basilique Saint-Pierre de Rome… La Belgique n’était pas vraiment une dictature à l’époque mais il fut conçu sous Léopold 1 er et bâti sous Léopold II, des « rois bâtisseurs ». Et surtout, les historiens ont du mal à expliquer pourquoi liberté a été laissée à l’architecte, un certain Joseph Poelaert, de donner libre cours à son sens de la démesure. Le bruit a même couru que Poelaert était devenu fou, ce qui en réalité ne semble pas être le cas. Selon le « Grand atlas de l’architecture mondiale », « le colossal est, ici, concrétisé magistralement. S’il conserve la dignité des temples à colonnades et frontons, il s’enrichit du fantastique de la démesure ».

Déjà abîmé et réparé à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, ce bâtiment est en restauration depuis 1984, sans que l’on puisse en voir l’aboutissement. Il est vide à 70% mais demeure emblématique pour les magistrats et l’opinion publique. Dernier épisode : une partie du plafond des greffiers d’est effondrée en 2018….

Pour terminer, voici un incontournable : le palais du Parlement de Bucarest, conçu par le dictateur roumain Nicolae Ceausescu, commencé en 1984 et inauguré en 1997. Avec ce destin étrange : son initiateur fut exécuté fin 1989 avec la chute de son régime. C’est le plus grand bâtiment en pierre du monde (seules les grandes tours de bureaux rivalisent avec lui) et le deuxième plus grand bâtiment administratif après le Pentagone. Avec 45 000m2 au sol (le double du Palais de Justice de Bruxelles),350 000m2 de surface totale et 86 mètres de haut. Il a fallu « dégager »520 hectares de la vieille ville de Bucarest en démolissant une trentaine d’églises et 7 000 maisons pour lui faire place nette. Il est occupé effectivement par la Chambre des députés et le Sénat, ainsi que par le Musée national d’art contemporain et même un Musée du totalitarisme et du réalisme socialiste ! Certaines parties du bâtiment n’ont jamais été terminées, et il est plein de salles à louer…Un circuit de visites touristiques dure deux heures et concerne seulement 5% du bâtiment. En définitive, beaucoup de Roumains sont attachés et même fiers de cette méga-construction.

Et voilà pourquoi, finalement, je suis devenu assez optimiste sur l’avenir des éléphants blancs. Quand j’ai commencé cette chronique sur l’aéroport de Berlin, il me semblait que je décrivais une espèce en voie de disparition. D’autant plus qu’un aéroport représente le type même d’équipements remis en cause par cette crise sanitaire et économique mondiale.

Mais, à y voir de plus près, l’opinion finit par aimer ces éléphants blancs créés par des personnalités autoritaires, mégalomanes, et peut-être un peu (ou beaucoup) folles sur les bords. Et imprévisibles, ce qui devient caractéristique de notre époque. Qui peut dire à quoi ressembleront les éléphants blancs du futur ? Mais je suis désormais persuadé qu’ils seront nombreux à défrayer la chronique.

 Signé Vieuziboo

Publié dans Humeurs

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