Wuhan, ville close (Fang Fang , Ed Stock, 2020)

Publié le par CERISETTE

Wuhan, ville close (Fang Fang , Ed Stock, 2020)

C’est le journal de bord d’une romancière reconnue en Chine, pas spécialement remuante ni même opposante, mais qui, dès le début du confinement de sa ville, a voulu témoigner pour que les générations futures sachent et surtout n’oublient pas.

Elle l’a fait via le réseau Weibo (le twitter chinois, 500 millions d’abonnés), son compte Wechat (le Whatsapp chinois, 1 milliard d’utilisateurs) étant régulièrement la cible de nationalistes déchainés (haters). Ceci étant, que ce soit l’un ou l’autre des réseaux chinois, la censure sévissant imperturbablement, ses messages étaient régulièrement effacés d’un jour sur l’autre. Mais avec autant de lecteurs, la durée de publication compte peu, finalement, car les messages sont très vite partagés et continuent donc leur vie de proche en proche. Ce journal en ligne, à peine diffusé, a connu un réel succès, avec 10, 20 puis 30 millions de lecteurs (ces chiffres font rêver…mais on est en Chine).

Fang Fang a 64 ans, elle vit à Wuhan dans une « résidence » (un bloc d’immeubles) où sont logés tous les artistes de la région. Elle est donc au contact de tout un réseau d’intellectuels, de médecins, de personnes mieux informées que le commun des mortels.

Pendant 60 jours, elle a publié son récit de la vie à Wuhan au moment du grand enfermement qui a concerné 9 millions de personnes. Elle est informée par Internet (malgré tout, elle peut y lire quelques nouvelles) , par la presse (malgré tout), par ses amis et sa famille.

Elle comprend bien vite les mensonges du pouvoir en Chine et notamment la volonté de minimiser l’épidémie dès son apparition, pour « rassurer » les populations. Les lanceurs d’alerte ont été bâillonnés (les autorités ont contraint ce pauvre ophtalmologue Li Wenliang à faire des excuses publiques pour avoir dit la vérité). Des mensonges ont été diffusés notamment celui qui prétendait que le virus ne se transmettait pas entre humains. Elle est consciente que de précieuses semaines ont ainsi été perdues, et que de nombreuses vies auraient pu être épargnées.

Nous avons eu droit nous aussi aux mensonges d’Etat, nous nous souviendrons des affirmations d’une ministre de la Santé qui était bien certaine que l’épidémie ne passerait pas par la France et que nous « étions prêts », alors que nous avions liquidé les équipements de protection minimum  pour les soignants(qui ont eu droit aux sacs poubelle au lieu de blouses adaptées) et que nous n’avions rien du tout pour protéger la population générale.

A Wuhan non plus, il n’y avait pas de masques, au début de l’épidémie (curieusement, ni les soignants ni la population ne disposait de suffisamment d’équipements alors que les chinois sont les seuls à les fabriquer, peut-être pas en quantité suffisante ?) mais jamais personne n’a prétendu qu’ils étaient parfaitement inutiles. De ce fait, il y a eu beaucoup de morts chez les personnels soignants, mais aussi chez les policiers et chez les fonctionnaires chargés de surveiller la population !

Fang Fang raconte le système de solidarité qui s’est construit peu à peu, avec les autres provinces de Chine qui ont adressé des médecins et des vivres à la province du Hubei, les défauts dans la chaine d’approvisionnement en ligne (les gens se groupaient pour leurs achats mais les stocks étaient souvent insuffisants) et l’aide de ses amis qui lui déposent des légumes devant sa porte. Et quoiqu’elle soit reconnaissante à tous ceux qui ont ainsi fourni une aide précieuse à leurs compatriotes, elle refuse d’exprimer, comme le gouvernement chinois le demande, de la GRATITUDE au parti communiste pour sa « bonne » gestion de la crise. C’est un comble, pense -t elle, et elle a raison !

Cela me rappelle étrangement l’auto satisfaction manifestée par notre président à la sortie du confinement qui se glorifiait d’avoir si bien fait face à l’épidémie !!!.

Les Chinois aussi ont eu droit à leur « quoi qu’il en coûte » (prononcé pour justifier les isolements) et Fang Fang ajoute qu’on n’aurait pas imaginé (là-bas comme ici) que ce qu’il en « coûtait », l’objet même de ce qu’il fallait sacrifier, c’était nous-mêmes, que le prix à payer c’était celui de nos vies et de notre travail !

Fang Fang n’est pas une révoltée systématique, je l’ai dit, mais au travers de son journal on sent poindre la colère et la volonté qu’un jour justice soit rendue, au moins par la reconnaissance des erreurs commises. Bien entendu, là-bas comme ici, il n’y aura pas de mea culpa mais au contraire l’affichage d’un triomphe obscène, sans vergogne. Elle souligne l’indécence des fonctionnaires qui posent devant le drapeau rouge dans les rues désertes de Wuhan, ou qui chantent à la gloire du Parti en jetant des bouquets de fleurs alors que les cendres des morts ne sont pas refroidies. Ses critiques, pourtant très contenues et enveloppées de phrases de précaution (censure oblige qui fonctionne aux mots clés) , mais aussi, corrélativement ses succès, lui attirent très vite les foudres de ceux qu’elle appelle les « ultra nationalistes »,. Il s’agit de ceux qui voudraient revenir au bon vieux temps du président Mao qui envoyait ses opposants finir leur vie dans le désert de Gobi. Ceux-ci ne manquent pas une occasion  de tenter de l’intimider par des insultes et des remises en question de ce qu’elle a écrit, incitant les lecteurs à la juger comme une traitresse vendue à d’autres intérêts que ceux de la Chine Populaire.  Il lui a fallu du courage pour continuer son entreprise de vérité, et je trouve qu’elle a fait face aux attaques de ses persécuteurs avec beaucoup de détermination.

 

J’ai apprécié l’immersion dans Wuhan confinée, avec Fang Fang et ses amis, son vieux chien, ce qu’elle voit de sa fenêtre, son attente inquiète mais néanmoins patiente de la fin de la flambée épidémique.

Fang Fang écrit très bien, c’est une vraie professionnelle de l’écriture, j’aime beaucoup la poésie de ses phrases, sa subtilité, sa sensibilité à la nature et au temps qu’il fait. Moi aussi je pense que c’est essentiel de parler du temps qu’il fait, c’est le climat mental de tout ce qui se passe autour de nous… C’est important aussi de faire attention aux fleurs, à l’arrivée du printemps (elle décrit très bien les roses chinoises et les fleurs des abricotiers) et à tous les signes d’espoir qu’on peut trouver autour de nous.

Cela me rappelle mes sorties hebdomadaires au supermarché du coin, aux glycines qui commençaient à sentir bon, fin avril, aux premiers rayons de soleil d’une fin d’hiver particulière à Paris, et aux soins que nous avons tous apportés à nos balcons terrasses et jardins en ce premier semestre 2020.

 

Publié dans Litterature

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