Eva en août (Film Espagne 2020)

Publié le par CERISETTE

Eva en août (Film Espagne 2020)

Voilà un film tourné au mois d’août à Madrid (que je viens de voir, avec la pleine chaleur d’août sur Paris, c’était de circonstance !)  et qui m’a totalement réconfortée sur la possibilité de voir encore, à notre époque, des films d’auteurs, c’est-à-dire des films intelligents, profonds, fins, sensibles et qui ont un attrait magnétique.

Eva est seule, elle s’est certainement séparée d’un ancien amour quelques temps auparavant, elle ne semble pas avoir d’attaches très proches, très vivantes. Aussi elle décide, alors que tous les madrilènes délaissent leur capitale surchauffée, elle décide de rester à Madrid au plein cœur du mois d’août, dans un appartement qui lui est prêté et dont le propriétaire qui dit lui-même que le seul défaut de cet appart, c’est la chaleur.

Du 1er au 15 août, c’est le mois de Marie (dans la religion catholique, il y a plusieurs mois de Marie dans l’année mais le mois d’Août est spécifique parce qu’il célèbre l’Assomption, le 15 août). A Madrid, durant cette période, on fête traditionnellement des saints comme Saint Cayetano, San Lorenzo (la nuit des étoiles filantes) et la Vierge Paloma.

Eva erre dans la ville, elle va de rencontre en rencontre, une vieille copine un peu délaissée depuis qu’elle a un bébé, un ami de longue date, mais aussi une voisine, une chanteuse, des filles rencontrées au cinéma, des hommes qui dansent en boite.

Et j’en viens à ce qui m’a le plus fascinée dans ce film :

  • Il s’agit d’un film résolument "vu" par une femme, d’ailleurs l’actrice principale a coopéré au scénario. Mais film "vu par une femme" ne signifie pas film sentimental ou mièvre, pas du tout. C’est un film sensible, pudique, un film qui raconte la vie ordinaire d'une jeune femme d’un point de vue particulier : celui d’une femme forte, combative, combattante, vulnérable, exigeante, sociable, soucieuse des autres et d’elle-même.
  • Le scénariste nous donne les clefs dès le début : le propriétaire qui prête son appartement est un passionné de cinéma et de philosophie et bien sûr, quand on accole ces deux mots, on pense à Stanley Cavell, LE philosophe du cinéma (décédé en 2019). Le réalisateur y pense aussi et tout le film fait référence à la philosophie de Stanley CAVELL : les figures du remariage dans le cinéma (le passé et le retour du passé), les rappels au scepticisme (rien n’est tout à fait vrai ou tout à fait faux), au perfectionnisme moral (l’héroïne cherche les voies de l’amélioration intérieure et ce, par beaucoup de voies différentes), la performativité du langage (le langage ne peut être étudié sans situation de communication) etc…C’est presque une démonstration des théories de CAVELL, si particulières quand elles sont appliquées au cinéma, j’adore, j’ai adoré !

Je pense que je viens de perdre mon lecteur avec les références à la philosophie de CAVELL, alors je reviens vite le rassurer. Rien de pédant, de prétentieux ou d’abscons dans ce film, on peut parfaitement le voir au premier degré. Dans ce cas, il s’agit des aventures du jeune femme en plein mois d’août à Madrid : il fait une chaleur de plomb et les personnages se rencontrent parfois très tard dans la nuit, seul moment où on peut respirer dans cette ville du Sud.

J’oublie de mentionner une référence assez nette avec un film poétique et mélancolique de Rohmer « Le Rayon Vert ». Le Rayon Vert racontait justement l’histoire d’une jeune femme contrainte de rester seule pendant les vacances (son projet de voyage étant tombé à l’eau). « Le Rayon Vert » est une allusion à un phénomène optique et atmosphérique : le tout dernier rayon du soleil prend l'aspect d'un éclair vert, très fugace, qui apparait par temps clair au bord de l'océan. Pour l’observateur du phénomène, voir le rayon vert rendrait possible de « lire dans ses propres sentiments, et dans les sentiments des autres ».

C’est ce que fait Eva au mois d’août à Madrid, sa solitude lui permettant de rester ouverte aux hasards des rencontres, dans le grand puzzle de la vie qui l’amènera…chut, je ne spoilerai rien. 

Ce film est magnifique à voir si, vous aussi, vous avez vécu des vacances en ville, dans ce moment hors du temps où la vie est en attente, la vie ordinaire des urgences professionnelles et familiales, la vie extraordinaire du présent. C’est le moment de la fiction, du cinéma, peut être plus vrai, plus chargé de vérité que celui, justement de l’organisation habituelle.

Un film métaphysique et religieux, sans emphase, un film au rythme singulier, au ton léger, presque badin, mais au contenu fortement spirituel .

Réalisateur: Jonás Trueba    

Acteurs: Itsaso Arana , Vito Sanz Isalle Stoffel, Joe Manjon ,Maria Herrador , Luis Heras , Mikele Urroz , Naiara Carmona

Publié dans cinéma

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