Beloved (film Israel 2020)

Publié le par CERISETTE

Beloved (film Israel 2020)

Second volet d’un triptyque ( réalisateur Yaron Shani) entamé avec l’histoire puissante de Rashi, mal (mâle) aimant, "Beloved", jugé par certains critiques comme légèrement ennuyeux, explore ce continent noir (Freud) que constitue le monde des femmes, de la féminité.

Personnellement j’ai , au contraire, trouvé beaucoup d’intensité et de complexité dans cette exploration, et jamais je ne me suis ennuyée.

On se souvient du couple Avigail et Rashi, couple à la dérive dans CHAINED, (le film précédent) couple recomposé cherchant désespérément à avoir un enfant, sans succès.  Avigail a déjà une fille ado que Rashi veut contrôler, comme il veut tout contrôler dans la famille. Rashi est policier et, déformation professionnelle, il voit le mal partout, les dangers au coin de la rue, les menaces au quotidien. Avigail est infirmière, enfin aide-soignante dans une maison de retraite, et elle adore son métier qu’elle exerce avec humanité et sensibilité.

C’est là qu’elle va rencontrer une famille, composée de deux sœurs, qui viennent placer le vieux père grabataire dans l’établissement.

Et on va suivre Avigail dans la découverte éblouie de la sororité. Le mot, adoré des féministes, doit être pris, selon moi avec beaucoup de précautions. Imaginer que le monde des femmes est un monde de douceur et de liberté est non seulement un cliché mais aussi une grande illusion. Illusion dans laquelle ne tombe pas le réalisateur.

Les rôles d’assignation des femmes sont peut-être davantage imprimés dans la société israélienne où le poids de la religion, même chez les laïcs, est très fort. Mais ces rôles sont tellement antiques, tellement traditionnels qu’on les retrouve un peu partout et vous vous y reconnaîtrez certainement. Une femme est soit vierge, soit pute, soit mère…Une femme est douce, hystérique ou narcissique, c’est tout. Ces stéréotypes sont portés par la sœur (la sœur adoptive, Na’ama Efrati) d’un personnage central de ce film, Yasmin. Na’ama joue le rôle d’une hôtesse de l’air qui, progressivement, en raison de son addiction à la cocaïne mais aussi à cause de ses traumatismes d’enfance (il semblerait qu’elle ait été abusée dans l’enfance) glisse vers la prostitution, en passant par le strip-tease et les cabarets.

Yasmin, elle, s’occupe d’aider les femmes dans leur projet de maternité. Elle est sagefemme libérale et intervient aussi pour les accouchements. Je trouve ce rôle très bien choisi car s’il est un domaine où les femmes se sont toujours montrées solidaires les unes des autres, c’est justement pour l’assistance à l’accouchement. En y réfléchissant, c’est vraiment le seul domaine, échappant au regard masculin, où les femmes se sont, de tous les temps, soutenues et aidées. C’est donc Yasmin, qui va construire un monde de sororité où elle entraine Avigail, ce qui sera, pour celle-ci, une expérience déterminante et très émancipatrice, soumise qu’elle est ordinairement à son policier de mari.

Il y a de belles scènes, jugées bobos par certains, où des femmes se retrouvent dans le désert pour chanter et exister ensemble, reprendre souffle et vie. Avigail découvre les berceuses, les chœurs très antiques des femmes, les gestes tendres, l’innocence, la possibilité de vivre sans se soucier de l’apparence, la nudité, les bains, les massages, l’eau et le soleil…Un monde maternel, nourricier, plein de câlins (pas sexuels du tout) et de compréhension, un monde d’acceptance, de transversalité, jamais un monde d’autorité, de verticalité. Le monde des femmes hors du regard des hommes est un monde de « réparation » , de résilience, un havre, une communauté. Quelle différence avec le monde du couple où chacun doit assumer son rôle, et agir en défense !

Puis la caméra suit, et c’est une audace sans précédent (je ne l’avais jamais vu) un accouchement dans l’eau. C’est beau et bien plus respectueux que la scène qui ouvre le film. On yvoit, en effet, au début,  une consultation gynéco : le couple Rashi/Avigail vient de vivre une énième fausse-couche et le médecin, tranquillement mais très froidement, propose d’analyser l’ADN de l’embryon, en prélevant des cellules dans le ventre d’Avigail, pour vérifier le patrimoine génétique et déterminer les actions à mener à l’avenir. BRRRR, Avigail n’a même pas son mot à dire !!!

L’accouchement n’est pas une partie de plaisir mais au final c’est une expérience de femme que nous avons toutes connue et qui nous a épanouies. La scène de l'accouchement dans l'eau montre l'harmonie qui entoure le mystère de la naissance, une scène terriblement humaine et magique.

Le cinéaste ne s’illusionne pas sur le monde de la féminité : la violente altercation qui oppose les deux sœurs Na’ama et Yasmin nous ramène à la dure réalité. Le monde des femmes n’est pas un monde de bisounours. Les femmes sont si ataviquement loyales au mâle dominant (en l’occurrence le père qui est pourtant totalement grabataire) , qu’elle finissent par détruire les formes de solidarité qu’elles avaient tenté de construire. C’est parce qu’elles ont cette forme de loyauté qu’elles ont, à mon avis, du mal à prolonger la sororité qu’elles vivent dans l’assistance à la maternité et qu’elles se retrouvent en concurrence, en rivalité entre elles.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce film, en particulier sur la question des cheveux. Avigail a des cheveux immenses, épais, magnifiques qu’elle attache toujours en grosse tresse. Le symbole des cheveux est un symbole puissant. Dans la religion juive, et pour les orthodoxes, il y a interdiction de montrer ses cheveux quand on est mariée. On sait que cet interdit touche d’autres traditions. Les cheveux sont donc une manifestation très forte de la féminité. Libérer ses cheveux est l’objet d’un lent travail pour Avigail. Songer à les couper également….

Pour moi, il y a, dans ce film, une analyse stéréoscopique de la féminité, et, toujours pour moi, une vision très juste de ce que c’est que la féminité. Chaque fois que j’ai interrogé mes amis autour de moi sur ce qu’il fallait entendre par « féminité, on m’a parlé de rouge à lèvres et talons aiguille. Eh bien non ! la féminité ne peut pas se résumer aux fanfreluches et colifichets ! non et non ! C’est bien ce que j’ai trouvé de plus « Bergmanien » dans ce film. La vision de la féminité repose à la fois sur des traditions très anciennes et sur leur interprétation actuelle.

Les femmes côtoient vie et mort depuis toujours, débuts et fins de vie. Elles accompagnent de leurs chants et danses les émotions du monde…elles ne sont pas contenues dans les seuls rôles que les sociétés patriarcales leur ont assignés. Elles ont toujours adopté les enfants des autres, de celles qui ne pouvaient pas élever, elles ont toujours bercé les souffrances des autres, elles ont pourtant souvent été elles-mêmes, les victimes de violences et d’abus.

Elles ne sont pas uniformes cependant et vivent également des formes de concurrence féroce.

Très beau film sur la féminité. J'attends la sortie du 3ème volet, qui s'appelle STRIPPED.

Publié dans cinéma

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