Alpinistes de Staline (2020, Ed. Stock)

Publié le par CERISETTE

Alpinistes de Staline (2020, Ed. Stock)

C’est avec circonspection que je découvre de nouveaux récits portant sur une époque complètement disparue, mais qui a déjà suscité tant de témoignages, de controverses, et aussi de pseudo-révélations, à savoir les soixante-dix ans de pouvoir soviétique dans l’ex-URSS.

Trop, souvent, en effet, on nous assène des opinions si péremptoires qu’elles en viennent à déformer la vraie vie, telle qu’elle a été vécue par des témoins, encore suffisamment nombreux pour qu’on se donne la peine de les entendre. Bien entendu, tout n’était pas rose, loin de là, et innombrables ont été les épisodes tragiques, mais la vie des gens ne se limitait pas non plus à une grisaille sans espoir ni passion que beaucoup d’auteurs se plaisent à mettre en avant. Et que dire des « histoires secrètes » qui n’en sont pas vraiment pour qui s’intéressait déjà à l’époque à ce pays si particulier.

Mais j’ai beaucoup apprécié le tout récent livre de Cédric Gras « Alpinistes de Staline », qui nous fait découvrir la vie de deux célèbres alpinistes russes, sibériens en fait, les frères Abalakov, qui connurent la célébrité sous Staline. Pour plusieurs raisons :

   -le sujet tout d’abord. Alpiniste lui-même, Cédric Gras sait nous faire partager la passion de ses personnages pour la conquête des sommets, surtout lorsqu’ils sont les premiers à les explorer. Et c’était souvent le cas tout au long de cette vaste chaîne de montagnes qui sépare l’ex-URSS de la Chine et de la Mongolie, depuis le Pamir aux confins de l’Afghanistan jusqu’à l’Altai en passant par les Monts Tian Shan. Avec une série de pics dépassant 7000 mètres, juste un cran en dessous des 8000 mètres d’altitude que l’on ne trouve qu’en Himalaya.

   -la personnalité de l’auteur. Jeune (il est né en 1982), il n’a jamais connu de près l’Union Soviétique. Mais, passionné de géographie et d’aventures, il s’est intéressé très tôt à la Russie, au point de terminer ses études supérieures à l’Université de la ville d’Omsk en Sibérie. Ce qui l’a conduit à partir à la découverte de l’Extrême Orient russe, jusqu’à la ville mythique de Vladivostok où il a créé une délégation de l’Alliance française et d’où il nous a rapporté un livre coloré, foisonnant d’impressions et de personnages attachants (« Vladivostok, neiges et moussons »). Cédric Gras est connu pour avoir accompagné Sylvain Tesson dans une retentissante expédition à moto en plein hiver depuis le site de la bataille napoléonienne de Borodino près de Moscou jusqu’à Paris. Depuis, il a tracé un chemin original d’écrivain et de voyageur. Il a aussi dirigé l’Alliance française à Donetsk, qu’il a dû quitter en raison de la guerre russo-ukrainienne qui ravage encore cette région, et il a lui-même participé à une expédition polaire russe dans l’Arctique ! Il sait donc de quoi il parle en matière de neige et de glace. Ajouterai-je qu’il est très bel homme, avec un physique de star de cinéma ? Il s’intéresse aussi à la production de documentaires et de films.

   -l’approche de son sujet, marquée à la fois par le sérieux et l’empathie. C’est en fait ce que je trouve le plus remarquable dans ce livre. Tout d’abord, Cédric Gras ne nous assène pas des clichés et des proclamations péremptoires. Il nous décrit lui-même ses démarches à la fois humbles et obstinées de recherche de documentation sur la vérité de cette époque qui couvre l’essentiel de la période soviétique, depuis la révolution de 1917 qui saisit les deux frères Abalakov dans leur adolescence (ils avaient treize et quatorze ans) jusqu’aux années 80, avec le décès de l’aîné, Vitali, à 80 ans. Ensuite il fait l’effort de retourner sur les cimes conquises parses deux héros, que se partagent désormais les nouveaux Etats du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan et autres « stan ». Il retrouve quelques témoins de cette épopée. Et surtout, il va rechercher ses sources dans les journaux et les archives de l’époque. Au lieu de déclarer péremptoirement que tout ce qui a été produit à l’époque était, soit secret, soit falsifié, il demande l’autorisation d’accéder aux archives administratives, voire politiques les plus sensibles, il attend patiemment des semaines, et, un beau jour, il est autorisé à passer quelques heures au fin fond des énormes bâtiments officiels de Moscou, avec interdiction de photocopier ou filmer, se dépêchant de rechercher et déchiffrer des traces de la vie et des œuvres de ces deux alpinistes.

Ajoutez à cela l’empathie pour ses personnages. Cédric Gras non seulement les fait revivre, mais il cherche à comprendre leurs motivations, leurs passions, leurs peurs. Il nous dit honnêtement ce qu’il a cherché à reconstituer là où les documents ne suffisaient pas à éclairer complètement ces vies à la fois aventureuses et caractéristiques des contraintes et des souffrances de la société soviétique.

Je suis proprement stupéfait de la façon dont Cédric Gras a su ainsi reconstituer la vie de ses héros, leurs sentiments, le cadre dans lequel ils évoluaient. Et pourtant, il n’a jamais connu directement cette époque. Dans ses livres, on s’y croirait !

Je ne vous raconterai pas en détail le fil de cette histoire. Précisons que, s’ils étaient relativement méconnus en Occident, les frères Abalakov ont connu le succès et la gloire dans leur pays. A noter qu’ils avaient deux tempéraments bien différents, l’aîné, Vitali, était devenu ingénieur, et se montrait plutôt rigide (les témoins parlaient d’un personnage très exigeant, assez froid et peu communicatif) alors que Evguéni avait des talents artistiques et était devenu un sculpteur réputé, qui avait su s’adapter au style majestueux et même pompier de la statuaire soviétique. Vitali vécut une tragédie lors d’une ascension qui tourna au drame en 1936, celle du Khan Tengri, une montagne de plus de 7000 mètres à la frontière de la Chine, du Kirghizistan et du Kazakhstan. Il en revint après avoir perdu un de ses camarades, et dut être amputé de plusieurs phalanges et du tiers du pied gauche. Il poursuivit courageusement les expéditions en montagne tout en se consacrant à la rédaction d’ouvrages techniques de référence. Au point d’avoir donné le nom d’ « abalakov » à une technique d’alpinisme, un système d’amarrage dans la glace solide par l’intermédiaire de deux trous (on voit que ce n’est pas un truc de débutants !).

Comme tant d’autres Soviétiques, anonymes ou célébrités de la culture, du sport ou de la politique, ceux-ci ne sont pas sortis indemnes des grandes répressions staliniennes, mais, miraculeusement, Evguéni a été épargné et Vitali a échappé au pire après avoir été emprisonné pendant deux ans de 1938 à 1940. Leurs équipes ont quand même été décimées par les déportations et les exécutions. On imagine dans quel état d’esprit ils ont vécu par la suite. Ils ont dû apprendre à se taire. C’est seulement ainsi que l’on pouvait survivre, quel que soit son statut social, sous la Terreur stalinienne.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Vitali est réformé pour invalidité et Evgueni devient officier, instructeur de troupes de montagne qui combattent les Allemands dans le Caucase. Une nouvelle tragédie survient peu après, en 1948 : Evguéni est retrouvé mort dans sa salle de bains : « intoxication au monoxyde de carbone suite au mauvais réglage du ballon d’eau chaude », conclura l’enquête. Cédric Gras, là aussi, recherche scrupuleusement s’il y a du vrai dans d’autres thèses « complotistes ». Il note que, même actuellement, ces accidents sont fréquents dans les appartements « à la mode soviétique » où l’on recommande de toujours laisser la porte de la salle de bains ouverte. Impossible donc tirer de conclusion définitive.

On pourrait se demander pourquoi l’alpinisme, un sport qui a priori n’était pratiqué que dans les couches aisées de la société en Europe, a été si encouragé en URSS ? Cédric Gras nous donne une raison originale, qui remonte aux années d’exil de Lénine en Suisse, à Zurich. Un auteur soviétique écrit : « Nous savons que le grand Lénine trouvait une joie particulière dans les montagnes, effectuant lors de son rare temps libre des excursions dans les gorges, vers les cascades et les sommets des Alpes » ! De plus, on a vu l’intérêt militaire de ce sport.

Tout au long de ce livre, Cédric Gras nous montre comment la politique et la propagande se sont emparées, sans discontinuer, de ces exploits de l’alpinisme, ne serait-ce que dans la dénomination des sommets conquis dans ces vastes régions de l’Asie centrale et de la Sibérie ; pic Lénine, pic du Communisme, pic de la Victoire. Pour les soixante-dix ans de Staline, la revue soviétique « Sommets vaincus » disserte sur le pic Staline, la chaîne Staline, le glacier Staline, le pic de la Constitution de Staline, Staline dans les Tatras slovaques et Staline dans les monts de Bulgarie ». Avec la « déstalinisation », ce ne sont donc pas des statues qu’il a fallu « déboulonner », mais des pics montagneux, qui ont tous retrouvé de nouveaux noms. Mon atlas me montre qu’un pic Lénine au Kirghizistan cohabite avec un pic Somoni (ex pic du Communisme) au Tadjikistan voisin…

Cédric Gras nous rappelle aussi l’ambiance exaltée des rivalités internationales dans la conquête des sommets. Les Soviétiques avaient « leurs » montagnes, pendant que les Occidentaux partaient à l’assaut de l’Himalaya. Edmund Hillary a conquis l’Everest en 1953. Les alpinistes soviétiques rêvaient de ces sommets à 8000 mètres de l’Himalaya. Mais après l’échec d’une mission commune avec les Chinois en 1959, pour des raisons politiques, leur frustration en a été encore accrue. C’est seulement à la fin de sa vie, à presque quatre-vingt ans, que Vitali participe à la préparation technique d’une expédition soviétique sur l’Everest, en 1982.

Grâce à ce livre de Cédric Gras, nous pouvons enfin redécouvrir les frères Abalakov, leur famille et leurs proches, et ressentir ce contraste entre la terrible oppression qu’ils ont subie comme tous leurs compatriotes et l’exaltation de l’exploit sportif et de la conquête des montagnes à la recherche de l’air libre des sommets.

Signé VIEUZIBOOO

Publié dans Litterature

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Commenter cet article

Sophie Guillaume-Petit 03/07/2020 11:35

Déjà sous le charme de l'écriture de Sylvain Tesson, vous m'avez donné envie de lire Cédric Gras. Cette honnêteté dont il semble faire est plus que séduisante. Merci pour votre article très agréable à lire comme les autres d'ailleurs ;-)

CERISETTE 03/07/2020 14:01

Merci Sophie. Je suis très heureuse que les articles vous plaisent et je vous ouvre mes colonnes si vous voulez contribuer vous aussi