Celui qui va vers elle ne revient pas Shulem Deen (Stock 2017)

Publié le par CERISETTE

Celui qui va vers elle ne revient pas Shulem Deen (Stock 2017)

Pour ceux qui ont apprécié la série Netflix sur l’autobiographie d’une femme ayant réussi à sortir de sa communauté juive,   « Unorthodox », voilà un autre aspect de la question. Le livre, « Celui qui va vers elle ne revient pas » de Shulem Deen, paru depuis 2017 en français, raconte, de l’intérieur, la vie des juifs hassidiques de New York, dans une des communautés les plus extrêmes et isolées des USA.

Issu d’un couple de hippies dans les années 70, (couple ayant adhéré aux coutumes hassidiques), Shulem Deen a choisi de rejoindre dès sa jeunesse, un mouvement encore plus fermé et encore plus strict que celui de ses parents : la communauté Skver, localisée à New Square, un village situé à 1 heure de Manhattan, exactement à Ramapo, dans le comté de Rockland de l'État de New York aux États-Unis.

Cette histoire se passe entre 1975 et 2005, et l’auteur est aujourd’hui âgé de 46 ans. Il avait une trentaine d’années quand il a été chassé pour hérésie, de sa communauté, perdant ainsi accès à sa femme et à ses cinq enfants.

Vu de loin, on a tous l’impression que les juifs orthodoxes se ressemblent, quoi qu’on ait bien constaté quelques différences dans leurs costumes. Les hommes portent tous un chapeau bizarre, les femmes des perruques avec des foulards, le noir des redingotes et des lunettes fait encore plus ressortir barbes et papillotes, et il y a toujours une tripotée d’enfants autour d’eux. Mais on a bien tous remarqué que les chapeaux sont formés parfois d’extravagantes roues de fourrures, alors que d’autres sont juste des feutres noirs à bords larges, que certains portent des bas blancs tandis que d’autres revêtent de grandes bottes noires etc…. Et personne, dans ce monde là, ne semble prêter attention à nous autres, non seulement hors de la communauté des ultra-orthodoxes mais aussi, semble-t-il aussi, de la communauté humaine.

En cherchant un peu on s’aperçoit que les récits concernant l’exfiltration ou l’expulsion de certains membres de ces communautés sont en passe de devenir un sous genre littéraire. Il y a beaucoup de récits autobiographiques, de films documentaires  ou non qui sont consacrés à ce sujet, et, presque à chaque fois, livres et films sont abondamment primés tant il semble périlleux et donc courageux, d’arriver à témoigner sur la vie dans ces communautés hyper fermées. J’ai, par exemple, relevé les films suivants :

  • Leaving the fold , 2008, film Québec, d’Éric Scott
  • My Father, My Lord 2011, film Israël, de David Volach,
  • Brooklyn Yiddish, 2017, film USA de Joshua Z. Weinstein, tourné en yiddish avec des acteurs amateurs,
  • One of Us, 2017, film USA de Rachel Grady et Heidi Ewing
  • « M », 2019, film Israël de Yolande Zauberman.

A chaque fois, il s’agit d’une femme ou d’un homme, qui, ayant subi les rigueurs et les désastres de la communauté (dans un cas, il y a maltraitance, dans l’autre viol, dans l’autre encore, abus d’autorité, etc…)  , cherche avec plus ou moins de succès à s’en extirper. Quelque fois ça se termine tragiquement par un suicide, d’autres fois c’est une vraie réussite et la personne retrouve sa liberté, non sans chaos.

Revenons donc au mouvement hassidique que Shulem Deen nous fait mieux connaître. Ce mouvement est né au XVIIIème siècle dans la zone de résidence juive, c’est-à-dire dans la bande de terre, chipée à la Pologne, qui va de la Lituanie à l’Ukraine et qui a été « réservée » par l’ancienne Russie, aux juifs de l’époque pour les ghettoïser.

Cibles toutes désignées pour les pogroms et les persécutions incessantes, les juifs ashkénazes de ces territoires ont ensuite été les premières victimes des camps d’extermination.

Au « début » du mouvement, ces juifs là ont décidé de se refermer encore un peu plus autour de leurs rabbins, c’est ce qu’on a appelé les Haredims, ceux qui craignent D.ieu, haredim voulant signifier « orthodoxe » sans plus.

Au XIXème siècle de multiples fractures apparaitront dans l’unité de ce mouvement, destiné à rester, comme c’est souvent le cas dans les mouvements religieux, plus « conforme » à la tradition que le courant moderniste, cherchant davantage l’assimilation.  Tout s’est fractionné également en raison des implantations des shtetls (villages) qui n’ont pas  connu les  mêmes histoires et évolutions.

Et on découvre aujourd’hui, que les ultra-orthodoxes font la course entre eux, qu’ils se détestent (au point, parfois,  d’en arriver à la violence physique) sur la base d’une ritournelle rencontrée partout et qui peut se résumer ainsi : Je suis plus orthodoxe, plus fidèle, plus croyant, bref plus pur que toi. On trouve ça aussi dans les courants politiques idéologiques : plus communiste/écologiste/anarchiste/ etc…que toi !

Je ne vais pas entrer dans le détail, car Shulem Deen en parle, mais les communautés de New York qui vivent les unes à côté des autres, en arrivent, alors qu’elles sont verrouillées dans leurs propres certitudes, à entrer en conflit ouvert les unes avec les autres. Certaines prônent un antisionisme viscéral (l’Etat d’Israël n’avait pas à se construire sans que D.ieu ne l’en ait prié par le biais d’un Messie à venir), d'autres affichent une révérence totale au Rebbe (grand rabbin appartenant à une dynastie fondatrice), certaines vivent sur le souvenir d'un rabbin prophétique, mort sans descendance, alors que d'autres veillent à une femerture totale et intégrale (dans certains cas sans électricité), contrairement à d'autres encore qui  autorisent de petites ouvertures sur le monde extérieur (lecture de journaux, déplacements par les transports en commun, ou encore mieux en voiture…) considérées comme maudites par la communauté d’en face.

Mais globalement, ce qu’ils ont en commun c’est :

  • La foi dans la Torah comme source de toute connaissance, la science n’étant qu'une gigantesque tromperie, à leur avis. De ce fait, nul besoin d’apprendre quoi que ce soit d’autre que les textes sacrés, et même l’anglais est considéré comme superflu, les enfants étant instruits en Yiddish. Le Talmud détient la vérité et ne saurait être contredit par une autre voie  de connaissance.
  • La confiance (quasiment aveugle) dans les sages qui dirigent la Communauté et qui règlent tous les faits et gestes de chacun de ses membres.

Ce qui se traduit par :

  • Une méfiance immense à l’égard du monde extérieur, considéré comme occasion de perversion, d’où une vie regroupée autour des membres de la communauté. En conséquence, sans qualification ni travail, un membre de la communauté en est réduit à la misère pour ne pas dire la plus grande indigence.
  • Une crainte obsessionnelle de ne pas être suffisamment "pur" et donc un rejet de toute tentation sexuelle (le pire de la turpitude). Les mariages se font jeunes, en général par l'entremise d'un marieur. Avoir un maximum d’enfants est un commandement religieux important et, sauf cas médicaux, les familles ont de 5 à 10 enfants .

La femme est sous l'autorité de son père jusqu’au mariage, puis celle de son mari. Sa chasteté est un sujet de préoccupation constant : elle ne doit d’ailleurs jamais se retrouver seule avec un homme autre que son mari (ou un homme de sa famille proche). Il est également interdit à l'homme de se retrouver seul avec une femme autre que la sienne (ou l'une de ses proches parentes).

On peut se demander pourquoi, dans de telles conditions, il y a encore tant d’adeptes dans ces communautés qui ressemblent trait pour trait à des sectes.

En lisant le livre de Shulem Deen, j’ai quand même trouvé des raisons objectives (et sensées) pour lesquelles certains s’engouffrent dans cet enfer.

D’abord le sens de la vie est tout tracé, pas la peine de chercher, tout est dicté, préconisé, écrit, il n’y a plus qu’à y croire. Dans la vie « profane » il faut plus chercher tout seul le sens de la vie, et certains s’y cassent les dents.

Ensuite, c’est vrai qu’il y a une vie communautaire, avec tous ses défauts bien sûr (absence de liberté) mais aussi toutes ses qualités : personne n’est seul ou isolé, il peut y avoir de la chaleur humaine dans les groupes ainsi séparés du monde, on partage des rites, des modes de vie, des repas, bref on met en commun toute sa vie, c'est lourd mais c'est aussi un moyen d'échapper à l'individualisme et à la solitude du monde moderne.

Enfin, probablement que la communauté présente aussi des avantages matériels et, quoique les fidèles vivent dans la pauvreté, ils ne sont pas totalement dépourvus de ressources. La communauté négocie des aides sociales, des petits emplois, des financements pour ses membres, ça doit compter tout de même.

Mais globalement, la description que fait Shulem Deen est suffisamment documentée et précise pour qu’on se rende compte de la perversion du système : les enfants sont fouettés sans pitié à la moindre incartade, il n’y a pas une parcelle de compréhension pour celui qui ose s’interroger, (et qui sera banni manu militari) , il manque, ne serait-ce qu’une petite frange  de liberté et d’indépendance, pour se sentir un être humain digne de ce nom,  et enfin, l’amour (ou plutôt la solidarité supposée) de toute une communauté ne remplace pas celui d’un conjoint , d’un partenaire, ou tout simplement d’une famille. Et je le dis pour ces communautés comme je le dirais pour d'autres, qui auraient aussi peu de considération pour les femmes en général ou pour le respect de la liberté de conscience de leurs membres.

J’ai avalé littéralement tout le livre d’une traite et j’ai eu l’impression au sortir de cette lecture, d’avoir fait un voyage dans un autre monde.  Je le conseille donc pour tous les assoiffés de connaissance et de lecture, comme moi, le livre étant par ailleurs excellemment traduit en français.

Publié dans Litterature

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Sophie Guillaume-Petit 29/06/2020 09:48

Très intéressant merci Odile

cerisette 29/06/2020 11:58

merci beaucoup Sophie