Quoi qu'il en coûte (enquête citoyenne partie 3)

Publié le par CERISETTE

Quoi qu'il en coûte (enquête citoyenne partie 3)

(Suite des enquêtes 1 et 2 que vous trouverez ICI et ICI)

Pour commencer cette rubrique au cours de laquelle je vais continuer à chercher les liens entre désastre sanitaire et désastre économique, je vais évoquer un pays où les hôpitaux sont en pleine crise. En effet, dans ce pays, dans les derniers jours, des milliers de patients ont été renvoyés des hôpitaux, avec juste un préavis de quelques heures, sur décision du gouvernement. Motif : il faut faire de la place pour d’éventuels malades du Covid 19. Résultat : 50% des places y sont disponibles, peu importe les malades sortant tout juste d’une opération, les amputés, les personnes souffrant de maladies chroniques non prises en charge à domicile. Les témoignages de familles désespérées affluent sur les réseaux sociaux. Elles ont été priées de venir chercher en urgence qui une mère âgée de 92 ans, qui un parent en rémission d’un AVC ou récemment amputé d’une jambe, qui un oncle en phase terminale d’un cancer ou un père souffrant d’un grave trouble bipolaire. « Ils sont expulsés, littéralement », selon le témoignage de l’un des proches.

Encore un pays dictatorial et lointain ? Non, il s’agit de la Hongrie. Les directeurs d’hôpitaux ont eu une semaine pour faire place nette d’ici au 15 avril. L’un d’eux, Peter Cserhati, directeur de l’Institut national de rééducation, a été limogé sur le champ pour avoir contesté cette mesure. On évalue à 11000 le nombre des malades mis à la porte des hôpitaux. Une nécessité immédiate vraiment ? Avec 225 décès pour 2300 infectés le 22 avril ? Déclaration du premier ministre, Viktor Orban : « En prenant en compte la démographie hongroise et la répartition des hôpitaux, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait plus de 30 000 lits consacrés au coronavirus (rappelons que la Hongrie est six fois moins peuplée que la France !). Commentaire d’un autre responsable, le directeur d’une université de médecine réputée : « Personne n’a été envoyé à la mort » (!). Et de prétexter que la guérison se fait mieux à domicile. Sauf que le système de soins à domicile est très peu développé en Hongrie.

Ce genre de comportement dans un pays européen me met pour le moins mal à l’aise. Je le ressens comme une mesure vexatoire gratuite et non comme une décision de prévention raisonnée visant à préparer les hôpitaux à faire face à l’épidémie. Mais elle s’inscrit dans un contexte de renforcement de l’autoritarisme de son dirigeant Viktor Orban. Force est de constater que l’épidémie a bon dos. Et de prendre toute une série de mesures qui vont bien au-delà de la gestion autoritaire des hôpitaux. Alors que l’état d’urgence était déclenché depuis le 11 mars, pour une durée de quinze jours, il a été prolongé sans limite de date le 30 mars. La loi, votée par un parlement aux ordres, autorise Orban à gouverner par décrets, sans contrôle parlementaire ni même judiciaire, durant une période illimitée. Le code pénal a été immédiatement modifié pour y stipuler que le non-respect du confinement mais aussi la diffusion de « fake news » concernant la crise sanitaire et sa gestion pouvaient mener en prison. Vous imaginez l’attitude des journalistes dans ce contexte. Et c’est aussi l’occasion, si j’ose dire de renforcer les lois liberticides déjà promulguées : interdiction de reconnaître les personnes transgenres, attaques contre les minorités et les étrangers. Au fait, l’état d’urgence décrété en 2015 pour fermer les frontières et bloquer l’afflux de réfugiés y est toujours en vigueur !

Retournons en France. Nos grands cerveaux, économistes, économistes de la santé, et aussi experts autoproclamés et commentateurs de toute sorte, commencent à produire des estimations chiffrées de la question qui nous préoccupe. Une étude réalisée par les épidémiologistes de l’Ecole des hautes études de santé publique estime que le confinement mis en place le 17 mars aurait permis « d’éviter » 61 700 décès supplémentaires, et ce pour une période d’un mois environ. Ce qui aurait porté le total des décès constatés dans notre pays à plus de 80 000. Parallèlement, les économistes se sont hasardés à chiffrer la chute du produit intérieur brut. Ils estiment qu’une semaine de confinement « coûte » 15 milliards d’euros à l’économie. Donc, sur un mois, arrondi à cinq semaines, nous aurions « perdu » 75 milliards d’euros. Je peux comparer à notre macabre « prix du mort » évalué à 3 millions d’euros en France. Nous aurions épargné plus de 60 000 vies humaines « chiffrées » à 180 milliards d’euros. C’est beaucoup plus que nos « pertes » économiques. Et ce serait encore davantage avec les « prix » américains de plus de 9 millions de dollars par vie, environ 10 millions d’euros.

Peut-on se satisfaire de ces chiffres pour justifier le confinement tel qu’il est pratiqué ? Non, bien entendu. Et on ne peut pas non plus se limiter à des comparaisons entre dictatures, démocraties autoritaires, telles que l’Inde ou la Hongrie, et démocraties supposées complètement démocratiques. On voit bien que le confinement conduit partout à des mesures autoritaires et, chez nous en particulier, à une frénésie de contraventions pour des motifs souvent légers, pour ne pas dire cocasses. Comme si nous étions de petits enfants à surveiller de près. Avec une surveillance beaucoup plus invasive que chez nos voisins allemands, et même italiens.

Et les Etats-Unis, qui ne manquent pas non plus de grands cerveaux et d’experts, souvent influencés par le business, peut-être échappent-ils aux mesures autoritaires ? Même si des formes plus ou moins strictes de confinement s’imposent, devant l’ampleur de l’épidémie, dans beaucoup d’Etats et de métropoles, en Californie, à New York, et ailleurs, d’autres Etats tiennent à préserver des formes de « liberté » comme en Floride où les plages continuent à être noires de monde. Et le président Trump, si fantasque, qui n’arrête pas de se contredire d’un jour à l’autre, ne chercherait-il pas un « juste milieu », si tant est qu’il en soit capable ? Un jour il réclame à cor et à cri le redémarrage de l’économie, le lendemain il reçoit le gouverneur démocrate de l’Etat de New York pour discuter de l’aide financière de l’Etat fédéral et des modalités du confinement. Allez comprendre !

Pas si simple en effet ! Voyons donc qui sont ces « défenseurs de la liberté » encouragés par Trump à manifester contre le confinement, surtout quand il est décidé par des gouverneurs démocrates. On y trouve de gentils garçons, fusils d’assaut en bandoulière, grands défenseurs du droit à circuler armés, et prêts à combattre le « communisme » des autorités responsables du confinement. Et aussi beaucoup de militants religieux intégristes, tels un certain r. R. Reno, directeur du magazine catholique conservateur « First Things », qui dénonce le risque de bloquer l’économie et proclame : « Il y a un côté démoniaque dans le sentimentalisme qui consiste à sauver des vies à tout prix ». Ce sont souvent les mêmes qui soutiennent le « droit sacré à la vie » contre l’avortement. Evoquons aussi la mémoire du pasteur Landon Spradlin, qui était allé prêcher dans les rues de La Nouvelle-Orléans pendant mardi-gras pour la « laver du péché et de la débauche ». Il est mort du coronavirus. Avec de tels soutiens des libertés fondamentales, on est vraiment rassurés…et rappelons-nous que beaucoup des dispositions restrictives de libertés du « Patriot Act » décidées pour une « durée limitée » après les attentats du 11 septembre 2001, sont toujours en vigueur. 

En définitive, à l’heure actuelle, je ne trouve pas beaucoup de vrais défenseurs de solutions fondées sur une approche de santé publique respectueuse des libertés et faisant appel à l’implication des citoyens, ni aux Etats-Unis, ni ailleurs. Et si tout simplement ce n’était pas une conséquence directe de la vision néo-libérale de la santé qui a prévalu chez nos gouvernants depuis plusieurs décennies ? Une analyse pénétrante et d’actualité a été récemment développée par la philosophe Barbara Stiegler (auteure de « Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique » chez Gallimard et « Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018-5 mars 2020 » chez Verdier). Selon elle, la vision « collective » de la santé, reposant sur la médecine clinique traditionnelle, fondée sur l’écoute des patients et l’assistance aux populations vulnérables a été progressivement rejetée par nos « élites dirigeantes », qui étaient persuadées qu’elles en avaient fini avec les grandes épidémies infectieuses. Malgré les récents avertissements des nouvelles épidémies du SRAS, du MERS, etc…  

Pas étonnant donc que les capacités des hôpitaux aient été réduites, que des lits aient été supprimés et qu’on leur ait demandé de faire plus avec des moyens réduits.

Selon Barbara Stiegler, on demande aux patients eux-mêmes de gérer de manière optimale leurs comportements pour « s’adapter » à leur environnement, même dégradé, et aux risques. Elle souligne que « cette vision, que l’on retrouve dans le champ de la maladie chronique avec la médecine dite « des 4 P » (personnalisée, prédictive, préventive, participative), sous-tend une nouvelle conception de la santé publique qui passe exclusivement par la responsabilité individuelle et qui refuse d’assumer une vision collective des déterminants sociaux de santé, soupçonnée de déboucher sur une action sociale trop collectiviste ». Une vision à l’opposé de ce qu’il faudrait faire face à une telle pandémie et qui, d’après Barbara Stiegler, explique la cécité initiale de nos gouvernants et la situation que nous avons connue : « un très long retard au démarrage pour prendre les mesures collectives de santé publique, doublé d’une spectaculaire pénurie au nom de la santé elle-même, alors même que les alertes se multipliaient », en fait dès le début de l’année 2020.

Comment s’étonner alors que nous ne trouvions pas de réponse dans les calculs d’économistes ou les démarches les plus rationnelles ? C’est plutôt une impression de chaos qui domine.

A suivre

Signé VIEUZIBOOO

Publié dans Humeurs, santé

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