De la globalisation du capital santé

Publié le par CERISETTE

De la globalisation du capital santé

Si ce titre vous surprend en cette période d’épidémie de Coronavirus, je vous indique que j’ai tout simplement repris le titre d’un post que j’ai publié il y a trois ans et intitulé « De la globalisation du capital éducatif ». J’y dénonçais la « marchandisation » croissante des politiques d’enseignement, en France comme dans le monde, en soulignant le poids croissant de l’idéologie ultra-libérale et l’appel cynique aux sentiments des familles désireuses de conduire leurs enfants à la réussite scolaire « quoi qu’il en coûte ». Peut-être pensez-vous que le contexte actuel de mobilisation citoyenne de tous en faveur de l’hôpital public, et plus largement de tous les soignants « au front » contre le virus, incite nos dirigeants et nos savants économistes de la « pensée unique » à repousser de telles perspectives pour les politiques de santé publique ? J’ai découvert que ce n’était nullement le cas et je vais le montrer dans cet article.

Connaissez-vous « La Poste Silver » ? Quel nom poétique, n’est-ce pas ! Cette filiale de la Poste a été créée pour développer son activité dans le « créneau porteur » de la « silver économie », qui paraît-il offre des perspectives de croissance de chiffres d’affaire de 30% par an. Eh oui, la visite du facteur à nos chers parents âgés est devenue payante. Mais comment font-ils, direz-vous, avec les compressions d’effectifs, les fermetures de bureaux de poste, et la réduction des tournées ? Tout simplement en acquérant des entreprises privées de services à domicile, en fait en privatisant cette filiale qui d’ailleurs appartient maintenant au groupe Caisse des Dépôts (CDC). Il y a de l’argent à se faire avec les vieux, allons-y ! Et on va trouver plein de nouveaux services payants.

La Caisse des Dépôts, j’y viens. C’est dans un document d’une autre des ses filiales, la Banque des Territoires, que j’ai trouvé la mention de « La poste Silver » dans une liste de filiales financières invitées à travailler avec les start-up dites « medtech » pour développer « la santé numérique ». Ce document daté de fin mars, intitulé « Premières propositions post covid-19 dans le domaine de la santé » a été publié par un grand média numérique que nous devons remercier d’avoir mis la main sur ce concentré de pensée technocratique néo-libérale.

Ne nous faisons pas d’illusion. La Caisse des Dépôts n’est plus cette respectable institution créée sous Napoléon et garante du bon usage des fonds publics. Depuis quelques années, elle est dirigée par des financiers issus de notre technocratie qui adore le mélange des genres entre public et privé. Avec d’ailleurs des conflits d’intérêt quand par exemple la CDC candidate sur une concession de construction d’autoroutes privatisées avec subventions publiques, et obtient l’affaire !

Dans les propositions de la CDC, qui concernent l’ensemble du système de santé, non seulement on veut limiter les moyens à mettre en place pour prévenir le retour de nouvelles pandémies, mais on cherche identifier de la valeur, des sources de profit, et à les soutirer des patients et des institutions publiques. Comment ?

Tout d’abord en mettant en avant exclusivement, sous couvert de nouvelles technologies les entreprises privées, les 700 start up du « medtech », les filiales des grands groupes financiers et des assurances, etc…On leur propose par exemple de développer des plateformes de téléconsultation visant à « décharger » le 15, en fait c’est une privatisation rampante de l’organisation même de la santé publique.

Ensuite, sous couvert de « responsabilisation », en mettant à contribution le patient : pour les affections de longue durée, il faudrait « une plus grande participation des patients à la prise en compte de leur santé et la pandémie actuelle montre la nécessité d’une éducation (civique ?) à la santé et à la prévention ». Je suis stupéfait : comment peut-on, sous prétexte de coronavirus, prétendre que les patients ne sont pas assez « éduqués » ? Alors même que tous les spécialistes affirment que ce virus est redoutable et encore très mal connu, et qu’l n’y a aucun lien prépondérant avec les maladies existantes ! En fait, il faudrait parler d’individualisation, à l’encontre des actions des associations de malades, et le but recherché est de « contractualiser » avec le malade en évitant si possible de recourir à l’hôpital et, au passage, en individualisant la prime d’assurance : on va surveiller votre comportement, vos repas, vos activités, mon brave, et attention si vous vous écartez du droit chemin ! Et cela va à l’encontre des actions des associations de malades qui visent à leur donner de façon collective plus d’ « empowerment » vis-à-vis de l’action publique, c’est-à-dire une appropriation collective de leurs problèmes et des solutions à y apporter.

Quant aux moyens, en investissement et en fonctionnement, des hôpitaux, le document évite soigneusement d’aborder le fonctionnement (c’est-à-dire entre autres les postes de soignants, leur rémunération, les dotations en matériel des établissements) et, en ce qui concerne les nouvelles installations, en préconisant exclusivement les « fameux » partenariats public-privé (PPP). Oui, ces PPP développés depuis 2006 et dont tout le monde, à commencer par la Cour des comptes, a dénoncé le coût exorbitant et l’inefficacité, avec malheureusement un cas tristement célèbre : celui de l’hôpital sud francilien, achevé en retard, avec des dépenses supplémentaires exorbitantes, et où le remplacement d’une prise électrique coûte trois fois plus cher que le recours à l’artisan du coin. On croyait que c’en était fini des PPP, eh bien non, les revoilà qui pointent le bout du nez, tout ça pour éviter, ô horreur, d’augmenter les budgets publics. Alors même que, dès 2014, la Cour des comptes mettait en garde : le président de la 4 ème chambre déclarait devant une commission d’enquête sénatoriale que « utiliser le PPP pour construire un hôpital entier n’est pas heureux, les besoins fonctionnels de l’hôpital évoluent trop rapidement, au fil des avancées technologiques. »

Mais il y a pire, si je puis dire : c’est l’invitation faite aux fondations à rentrer dans le système pour gagner de l’argent. Je dis bien « gagner de l’argent » et pas en mettre à disposition des hôpitaux ou des institutions publiques qui en ont besoin. Je n’ai rien contre les fondations dans l’absolu. Nous connaissons tous les fondations de Bill et Melinda Gates qui soutiennent des actions de développement et de solidarité dans le monde.

Et nous avons des fondations prestigieuses dans le domaine de la santé comme la Fondation de France, l’Institut Pasteur et d’autres qui font du bon travail comme la Fondation Cognacq-Jay. Mais là, tenez-vous bien, nous sommes dans l’ingénierie financière : la constitution d’un « fonds de partage » faisant appel à des investisseurs privés, parmi lesquels l’Institut Pasteur, l’Institut de France, etc…permettrait « d’améliorer le rendement de leurs actifs financiers tout en apportant des ressources pour des actions de recherche, d’enseignement, de prévention et de traitement des maladies (cancer et maladies infectieuses) » ! Voilà le fin mot : améliorer le rendement des actifs financiers, en mettant à contribution la santé publique, c’est plus séduisant que d’augmenter les budgets…In fine, il s’agit « d’extraire de la valeur » à partir de la santé !

Curieusement, alors qu’il affiche une confiance quasi-aveugle dans les moyens combinés du high tech et de la finance (ou même de la ‘fin tech ») ce document de la CDC fait peu de place aux risques de domination par les GAFAM, car chacun sait que ces entreprises géantes ne vont pas laisser passer l’occasion de s’enrichir dans le domaine de la santé et notamment de toutes les données qu’on peut en tirer pour le « big data » et l’intelligence artificielle. Une récente étude du journal « Les Echos » considère qu’ils interviennent sur 4 sujets fondamentaux : prévention, diagnostic et soins ; organisation des soins ; pratiques et comportement des acteurs ; maîtrise des dépenses de santé et gains d’efficience. Tous les champs d’intervention sont couverts, et ils n’agiront pas en philanthropes.

Je ne sais pas si la CDC fait preuve de naïveté ou de cynisme en pensant que, en réduisant les dépenses publiques et en faisant systématiquement appel aux fonds et aux méthodes du privé, ils empêcheront la mainmise des GAFAM sous toutes les formes : financement et contrôle de la recherche médicale, valorisation des data de santé des malades et plus largement des banques de données de santé de plus en plus importantes dont disposent déjà nos hôpitaux, développement de produits d’assurance et plus largement de services appelés à nous imposer de plus en plus nos comportements.

Déjà des consultants ont étudié le stockage et la disponibilité des données en France : elles sont dispersées entre les hôpitaux, alors qu’en Grande Bretagne le NHS a pris soin de constituer une banque de données nationale sous contrôle public (pour le moment).

Ce document n’est, en l’état actuel, qu’une proposition à nos gouvernants. Ils ne sont pas obligés de les reprendre à leur compte, ils peuvent rechercher des idées ailleurs. Mais, comme jusqu’à maintenant, ils ont montré qu’ils étaient incapables d’entendre les demandes de tous les soignants des hôpitaux publics, j’ai des doutes sur leur capacité à revoir de fond en comble leur politique pour apporter à notre système de santé publique les moyens dont il a besoin. Affaire à suivre donc, avec beaucoup de vigilance, et je ne manquerai pas d’y revenir.       

signé VIEUZIBOO

Publié dans Humeurs, santé

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Dominique 17/04/2020 10:42

"Améliorer le rendement des actifs financiers, voilà le fin mot". Un décorticage jouissif, salutaire... et une Cerisette qui n'est pas sans me rappeler quelqu'un. Si ce fin mot-là pouvait courir aussi rapidement que le virus, l'ennemi ne serait plus aussi invisible !