Ruy Blas de Victor Hugo (théâtre G Philipe Saint Denis)

Publié le par CERISETTE

Ruy Blas de Victor Hugo (théâtre G Philipe Saint Denis)

Ce n’est pas la première fois que je vois RUY BLAS mais je ne me souvenais pas d’avoir autant ri à une représentation!

C’est que la mise en scène, les acteurs, et le rythme même du spectacle, signés Yves Beaunesne nous entrainent dans le monde enchanté de ce que le théâtre peut produire de plus captivant.

Je rappelle le contexte :

Victor Hugo avait 36 ans quand il a fait représenter Ruy Blas, et déjà une longue carrière derrière lui. Pour le théâtre, Il avait déjà fait jouer « Cromwell », « Hernani », « Lucrèce Borgia », et « Le Roi S’amuse ». Question romans, il avait déjà publié « Han D’Islande », « Notre Dame de Paris », et pris position contre la peine de mort dans « Le Dernier Jour d’un Condamné ». Question poésie, il avait produit « Odes et Ballades », « Les Feuilles d'automne » et « Les Voix intérieures ».

Politiquement, il était encore du côté des conservateurs, et, bien qu’il ait été ébranlé par la Révolution de 1830, il soutenait encore la famille d’Orléans et Louis Philippe, lequel avait accédé au pouvoir à ce moment-là. Ceci étant, la situation de la France était bien fragile. Après 1830, des mouvements insurrectionnels spasmodiques et des attentats menaçaient la stabilité du régime et conduisaient à des actes de répression. D’autant qu’il s’agissait d’une monarchie parlementaire que Louis Philippe tentait, en sous-main, d’instrumentaliser. 

Victor Hugo avait déjà échoué deux fois à l’Académie française et essuyé plusieurs interdictions de représentations.

Sur le plan personnel, cela faisait 10 ans qu’il avait rencontré Juliette Drouet, sa maîtresse pour la vie. Léopoldine ne s’était pas encore noyée, et bien sûr il ne s’était pas encore exilé à Guernesey.

Je ne rappellerai pas l’histoire de Ruy Blas. Disons juste que l’action se situe dans l’Espagne du XVIIème siècle. Ruy Blas, laquais de Don Salluste, mais jeune homme idéaliste et fougueux, est décidé à approcher la reine d’Espagne, Maria de Neubourg, pour laquelle il nourrit un amour impossible.

 "Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;
Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile;
Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut;
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut."

Don Salluste est, quant à lui, empli d’un désir irrépressible de vengeance envers cette reine qui l’a humilié et éloigné de la Cour. Il va donc utiliser son valet pour réaliser ses noirs desseins.

Ce même Don Salluste a un cousin, paillard, truculent, et vaurien, Don Cesar de Bazan qui jouera les trouble-fête, faute d’avoir accepté de servir la machination de Don Salluste.

Ce drame shakespearien et romantique,  qui mêle le rire aux larmes, se terminera mal, avec des morts sur la scène.

Mais revenons à la représentation de Yves Beaunesne.

Je pense que c’est là qu’on voit ce qui fait la différence entre le bon théâtre et le théâtre plus « académique », joué également par de bons acteurs mais sans verve, sans brio, sans passion.

Car même si Ruy Blas est relativement peu joué, il a quand même été incarné par de très grands acteurs dans le passé. Dès ses débuts, joué par Frederick Lemaitre (l’immense comédien mélo dramatique du XIXème siècle), il a , beaucoup plus tard, été repris par  Gérard Philipe et Lambert Wilson, enfin par toute une pléiade d’acteurs parmi les plus réputés.

C’est donc un challenge de jouer cette pièce, qui plus est, écrite en alexandrins.

Mais Yves Beaunesne a choisi une distribution exemplaire (1er ingrédient d’une représentation réussie : bien choisir les acteurs, y compris physiquement):

  • Un acteur, François Deblock, au physique émacié et fiévreux, à michemin entre Don Quichotte (un exalté) et Alfred de Musset (personnage totalement romantique) joue à merveille, et avec la distance nécessaire, le héros ambitieux en même temps que généreux et intègre qu’est Ruy Blas,
  • Un acteur aguerri, complètement crédible comme manipulateur ivre de haine, se glisse comme un serpent, dans la peau Don Salluste : Thierry Bosq
  • Une femme à la fois enfantine, écorchée vive et passionnée  joue la reine : Noémie Gantiet.
  • Et enfin un acteur « moliéresque »  incarne avec une souplesse féline, l’anar et brigand Don César : JeanChristophe Quenon, à la bedaine rebondie et au nez à la Depardieu, joue des mains et des retournements de situations, et devient un personnage attachant, irrésistiblement comique et truculent.

Les costumes font le spectacle (deuxième règle d’or pour transporter le spectateur, les costumes doivent être époustouflants), car l’espace scénique est à peu près complètement dépourvu d’artifices et de décors.

On n’oubliera jamais l’apparition de l’infante d’Espagne, dans une robe à la Velasquez, toute d’or revêtue et qui sort de sa chrysalide, comme un papillon de nuit.

On ne pourra jamais non plus oublier la main dans le dos de Don Salluste, main qui bouge étrangement dans la fente de son pourpoint (un pourpoint de velours grenat), et qui illustre magiquement la comédie du double langage.

Le jeu des acteurs doit être calculé à la perfection (3ème règle d’or : de très bons acteurs qui mouillent la chemise pour se mettre dans la peau des personnages)

On se souviendra de nos rires quand Ruy Blas, emporté par son succès auprès de la reine, exécute une sorte de danse de victoire, mi moon walk, mi toreador !

De même les dandinements de la reine après moults évanouissements sont d’un comique (certes un peu troupier) qui ne laissent pas indifférent.

La scène où le page se laisse enivrer par Don César et finit par marcher de travers comme un pantin désarticulé est hilarante.

Enfin les scènes entre Don César et Don Salluste, les deux monstres sacrés de la pièce, sont jouissives .

Quatrième règle d’or : la diction, la manière de s’emparer du texte, c’est vraiment essentiel, surtout quand on a à faire à un immense auteur.

Ici la diction des acteurs ne conserve parfois de l’alexandrin que la musique et balaie toute monotonie : le vers est parfois découpé, haché (non, pas haché menu, simplement coupé hors de l’hémistiche !) et jamais scandé, et retrouve tout son naturel et sa légèreté.

 

Et enfin 5ème règle d'or , il y a de la créativité dans les représentations. La scène du "Bon appétit Messieurs, O ministres intègres.." est jouée par des comédiens revetus de manteaux d'hermine et de masques d'animaux prédateurs: une tête de corbeau, une autre d'aigle, une autre de sanglier, une autre de tigre...Génial pour bien imager la voracité de tous ces ministres corrompus qui se partagent faveurs et prébendes.

Il y a aussi des coupures musicales avec instruments moyenâgeux,  des danses, des jeux avec le public (on jette des pièces d'or -en carton- sur la salle), et des clins d'oeil de complicité (comme l'inscription brodée "ACCUSE" à l'arrière du col de Ruy Blas qu'on montre discrètement à l'adresse du public, ou bien l'accoutrement " religieux" de la duègne - avec voile et marque de prière sur le front-).

Vraiment on rit beaucoup, et si la pièce, qui est en tournée passe près de chez vous, je vous la recommande dans cette version !

Mise en scène Yves Beaunesne
Avec Thierry Bosc, François Deblock, Zacharie Feron, Noémie Gantier, Fabienne Lucchetti, Maximin Marchand, Guy Pion, Jean-Christophe Quenon, Marine Sylf, accompagnés par les musiciennes Anne-Lise Binard et Elsa Guet
Dramaturgie Marion Bernède
Scénographie Damien Caille-Perret
Création costumes Jean-Daniel Vuillermoz

Publié dans Théatre

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